David Lynch, explorateur de l'inconscient
Décédé ce 15 janvier 2025 à l'âge de 78 ans, le cinéaste américain aura marqué l'histoire du 7e Art par sa capacité à plonger le spectateur aux tréfonds de sa psyché tortueuse…

- Publié le 17-01-2025 à 12h24
- Mis à jour le 17-01-2025 à 12h26

Dans la nuit, au ras de l'asphalte, la caméra s'avance rapidement vers un bâtiment gris, avant de s'engouffrer entre deux portes, surmontées d'un néon bleu "Silencio". À l'intérieur, Rita et Betty vont assister à un étrange spectacle de cabaret. "Il n'y a pas d'orchestre. C'est une illusion", déclame le maître de cérémonie. Avant que la chanteuse Rebekah Del Rio ne se lance dans Llorando, déchirante reprise en espagnol et a cappella de Crying de Roy Orbison. Dans la salle du Silencio, Betty est littéralement secouée par ce qu'elle voit sur scène. La caméra de David Lynch capte cette intensité en se focalisant, en gros plans, sur les visages de ses trois actrices. Par le simple pouvoir de la voix humaine, l'émotion passe de l'une aux autres, les larmes se mettant à couler sur le visage de Naomi Watts et de Laura Harring. Par la grâce de la mise en scène, Lynch transmet cette émotion au spectateur, en le plongeant quasiment dans une transe hypnotique.
S'étirant sur près de huit minutes, la scène du cabaret de Mullholland Drive, la plus puissante de tout le cinéma de David Lynch, est l'aboutissement du travail d'un cinéaste qui, durant toute sa carrière, aura cherché à franchir la frontière de l'inconscient, à mettre en images les méandres de sa psyché tortueuse.

Des rubans de Möbius
Scène pivot de Mullholland Drive, séparant les deux parties rationnellement inconciliables du film, le club Silencio met littéralement en scène le passage dans un autre monde, celui du rêve, de l'inconscient. Après celle-ci, tout est chamboulé. Rita devient Camilla Rhodes, Betty devient Diane Selwyn. Malgré des milliers d'heures de réflexion de milliers de cinéphiles, qui ont développé les théories les plus variées, un quart de siècle après sa sortie sur grand écran, le mystère de Mulholland Drive reste entier. Et pour cause, David Lynch a conçu son film, comme Lost Highway en 1997, comme un Ruban de Möbius. Soit un ruban sans fin, ne possédant ni intérieur ni extérieur. Une forme très simple à visualiser et pourtant quasiment inconcevable pour l'esprit humain.
Plus que chercher à comprendre les films de David Lynch, il faut plutôt se laisser bercer par la musique d'Angelo Badalmenti, porter par la richesse du paysage sonore et par la puissance d'évocation d'images tout droit sorties de l'inconscient de ce créateur de génie. Qu'il s'agisse d'une femme portant une bûche, un nain dans une chambre rouge, un téléphone qui sonne dans le vide… Autant d'images fortes capables, sans utilisation de substances psychotropes, de nous ouvrir les portes de la perception, comme dirait Aldous Huxley.

La formule magique lynchéenne
Cette exploration, quasi psychanalytique, de l'inconscient est la marque de fabrique de Lynch depuis Blue Velvet en 1986. Une formule trouvée après la tentative hollywoodienne de Lynch, avec son deuxième film Elephant Man en 1980 et l'échec, critique et public, de son adaptation kitsch du Dune de Frank Herbert en 1984 — à mi-chemin entre la vision hallucinée du Mexicain Alejandro Jodorowski qui n'a jamais vu le jour et celle, toute en efficacité narrative de Denis Villeneuve.
Avec Blue Velvet, le prestidigitateur David Lynch a mis au point sa formule — mêlant éléments de polars, onirisme et sensualité —, qui lui permet de redonner au cinéma un peu de sa magie originelle. Il la reproduira à l'envi. Que ce soit en télévision dans la cultissime série Twin Peaks — véritable braquage audiovisuel, celle-ci ayant été produite et diffusée sur un grand network comme ABC ! Ou dans tous les films à venir : Sailor et Lula (Palme d'or à Cannes en 1992), Twin Peaks : Fire Walk with Me (1992), Lost Highway (1997), Mulholland Drive (2001) et Inland Empire (2006). Seule exception, en 1999, le magnifique Une histoire vraie (The Straight Story), véritable ovni "naturaliste" dans la filmographie de David Lynch. Un road-movie en tracteur-tondeuse suivant un vieil homme (formidable Richard Farnsworth) traversant l'Iowa et le Wisconsin pour rendre visite à son frère, qu'il n'a pas vu depuis 10 ans. Où l'on peut regretter qu'à l'instar d'un Tim Burton (autre grand maître de l'inconscient), Lynch n'ait pas osé continuer dans cette voie aussi radicalement différente.

Cinéaste surréaliste
En 2006, entièrement tourné en numérique, Inland Empire marqua en effet l'impasse, plus que l'aboutissement du cinéma lynchéen. Hormis une troisième saison à Twin Peaks en 2017 et quelques courts métrages, clips et autres spots publicitaires (il en a réalisé 29 entre 1988 et 2014), Lynch restera à distance du 7e Art, préférant se concentrer sur sa carrière de photographe et d'artiste contemporain, retranché dans son sublime atelier situé sur les hauteurs de Los Angeles. Un travail que l'on pouvait par exemple découvrir en 2014 au cinéma Galeries à Bruxelles, avec la très belle exposition photo et vidéo Small Stories.
Ce retour à ses premières amours artistiques était brillamment retracé dans le documentaire David Lynch : The Art Life en 2017. Où l'on découvrait comment le futur cinéaste avait conçu son tout premier film, Eraserhead en 1977, comme une œuvre d'art totale, fabriquée patiemment à la main pendant cinq longues années. Déjà fortement marqué par l'influence du surréalisme, ce premier essai s'avéra être le film préféré d'un cinéaste aux antipodes de Lynch, le clinique Stanley Kubrick. Lequel revendiqua son influence sur son adaptation du Shining de Stephen King.
Une des clés pour comprendre le cinéma de David Lynch est peut-être sa pratique assidue de la méditation transcendantale, qu'il a découverte en 1973. C'est elle qui, selon lui, explique la puissance de son imagination et de sa créativité. En 2005, il lança même la Fondation David Lynch pour une éducation fondée sur la conscience et pour la paix mondiale qui, à l'origine, soutenait des écoles proposant à leurs élèves des programmes d'enseignement de cette pratique introduite en Occident en 1955 par l'Indien Maharishi Mahesh Yogi.

L'héritage de David Lynch
Formé à l'Académie de Pennsylvanie à Philadelphie — où il signe son premier court métrage Six Figures Getting Sick en 1967 —, Lynch s'est toujours conçu comme un artiste. Cela se traduit par une filmographie unique, qui a marqué à jamais l'histoire du 7e Art. Même si, dans les conditions de production actuelles, il n'est pas simple de pratiquer un cinéma ouvertement lynchéen.
Son influence est cependant plus que palpable sur des cinéastes comme le Français Bertrand Mandico (After Blue (Paradis sale), Conann), l'Italien Saverio Costanzo (Finalmente l'alba avec Lily James), l'Espagnol Albert Serra (Pacifiction) ou encore sur Florian Zeller. En 2021, au moment de la sortie de son film The Father avec Anthony Hopkins, le dramaturge français nous confiait : "Il y a des cinéastes, comme David Lynch par exemple, qui ont eu, sur mon écriture théâtrale, autant d'impact que certains auteurs de théâtre." Sans même parler du metteur en scène et réalisateur namurois Claude Schmitz qui, en 2023, signait, avec L'Autre Laurens, un film proprement lynchéen. "Lynch n'a pas peur de travailler sur des récits oniriques, dans lesquels le spectateur n'a pas besoin de tout comprendre", nous expliquait le réalisateur.
Pour autant, l'Américain n'a pas été le premier à défricher ces pays du rêve et de l'inconscient. Il s'inscrit dans la filiation d'un Méliès ou, évidemment, d'un Fellini. En 2018, sollicité par la Fondation Fellini, Lynch a d'ailleurs rendu hommage au maître italien, en réalisant une série de lithographies inspirées de Huit et demi. "Fellini a été pour moi une formidable source d'inspiration. J'apprécie énormément La Strada et 8 ½ – mais en fait je les aime tous, parce que chacun est un monde. J'adore les personnages, l'atmosphère et ce je-ne-sais-quoi d'insaisissable qui se dégage de chacun de ses films", déclarait à l'époque David Lynch. On pourrait évidemment en dire autant de ses propres films…
