Émilie Dequenne : Rosetta a perdu son dernier combat
Révélée par les frères Dardenne en 1999 dans leur première Palme d'or, la comédienne belge s'est éteinte d'un cancer, ce dimanche 16 mars, à l'âge de 43 ans.

- Publié le 17-03-2025 à 16h31
- Mis à jour le 17-03-2025 à 18h10

À 17 ans, alors qu'elle vient à peine de terminer ses études secondaires et seulement armée de quelques cours de diction et d'un passage dans une troupe de théâtre amateur de Ladeuze, Émilie Dequenne porte entièrement Rosetta sur ses épaules. Pour sa première apparition au cinéma, la jeune Hennuyère crève l'écran, explosive, sans cesse en mouvement, dans la peau d'une gamine survivant dans la précarité, en guerre pour trouver un boulot et juste vivre une vie normale… Ce rôle inoubliable dans la première Palme d'or des frères Dardenne vaudra à Émilie Dequenne le prix d'interprétation du plus prestigieux des festivals, celui de Cannes, en 1999. Elle avait 18 ans.
"Cette expérience est dans mon ADN. Elle fait ce que je suis aujourd'hui, 23 ans plus tard. La rencontre avec les frères, leur bienveillance, leur accompagnement après Rosetta aussi… C'est ce qui a orienté tous mes choix de films, la façon de me poser, de ne faire que ce que j'avais envie de faire, de refuser plus de films que d'en accepter. Et cela a certainement influencé le cinéma qui me touche ou pas", nous confiait Émilie Dequenne en octobre 2022.

Marquée à jamais par "Rosetta"
Aujourd'hui, il est de bon ton, dans certains milieux de moquer Rosetta, symbole d'un cinéma social wallon misérabiliste qui n'intéresse personne – en oubliant qu'avec 200 000 entrées, il s'agit de l'un des films belges francophones les plus vus au grand écran… Encore récemment un président de parti francophone affirmait pouvoir réaliser un tel film avec une caméra GoPro. C'est évidemment nier l'immense talent de scénaristes et de réalisateurs des frères Dardenne, reconnus par leurs pairs dans le monde entier. Mais aussi celui de leur actrice principale Émilie Dequenne, qui a imposé aux frères "sa" Rosetta (cf. ci-dessous).
À jamais, Émilie Dequenne restera le visage de la détermination et de la rage face à une société injuste, exploitant la misère à son profit. Dimanche soir, la comédienne a perdu son dernier combat, celui qu'elle menait depuis octobre 2023 contre un corticosurrénalome, une forme rare de cancer touchant le système endocrinien. Née à Belœil le 29 août 1989, la comédienne s'est éteinte à l'Institut Gustave-Roussy de Villejuif, près de Paris. Elle n'avait que 43 ans.
Le 22 février dernier, lors de la 15e cérémonie des Magritte, l'actrice était absente à Flagey. Elle était pourtant dans tous les esprits, de nombreux intervenants, la sachant très malade, ayant tenu à lui rendre hommage.
La disparition d'Émilie Dequenne, qui avait en effet choisi de médiatiser son combat contre la maladie, ne fait pas la une qu'en Belgique. Lundi matin, les frères Dardenne ont ainsi fait le tour des radios parisiennes pour évoquer la disparition de la comédienne qu'ils ont révélée. C'est que, depuis son prix de la meilleure actrice sur la Croisette, celle-ci avait mené sa carrière d'une main de maître, passant avec facilité du cinéma d'auteur au cinéma populaire, et ce des deux côtés de la frontière franco-belge.

Changement de registre
En 2001, pour son deuxième rôle à l'écran après Rosetta, Émilie Dequenne fait un virage à 180 degrés, en apparaissant aux côtés de Samuel Le Bihan dans Le Pacte des loups, polar en costumes à la lisière du fantastique de Christophe Gans. Reconnue à Paris, elle donne ensuite la réplique à Gérard Jugnot dans Oui, mais… (2001), à Jean-Pierre Bacri dans Une femme de ménage (2002) de Claude Berri, mais aussi à Sandrine Bonnaire et Philippe Torreton dans L'Équipier (2004) de Philippe Lioret.
Durant les années 2000, Dequenne enchaîne les tournages à un rythme effréné, décroche quelques premiers rôles dans des films passés inaperçus. Avant qu'André Téchiné ne lui confie, en 2009, le rôle de La Fille du RER, celui d'une jeune femme prétendant avoir été victime d'une agression antisémite dans le RER D. Trois ans plus tard, Joachim Lafosse lui offre à nouveau un grand personnage inspiré d'un fait divers dans À perdre la raison.

Trois Magritte…
Cette composition déchirante et très difficile – le film est inspiré de l'affaire Geneviève Lhermitte, reconnue coupable de l'assassinat de ses cinq enfants en 2007 – vaut à Émilie Dequenne le prix d'interprétation à Un Certain Regard à Cannes, mais aussi son premier Magritte de la meilleure actrice. Elle décrochera les deux suivants grâce à un autre cinéaste belge, Lucas Belvaux, qui la fait tourner dans Pas son genre en 2014 (où, très touchante, elle incarne une coiffeuse pétillante tombant amoureuse d'un philosophe kantien un peu raide) et Chez nous en 2017, où elle campe un double à l'écran de Marine Le Pen.
"Mon rôle n'est absolument pas de faire de la politique. J'ai même beaucoup de mal avec les comédiens qui confondent un peu leurs rôles. Mais, dans mes choix, si j'ai la possibilité d'aller vers des films qui vont faire sens avec mes idées, je le fais. […] Je choisirais mes films presque comme j'éduquerais mes enfants. C'est la seule pierre que je peux amener. Non pas en faisant des grands discours dans je ne sais quelle cérémonie mais, en tant qu'artiste, en utilisant mon outil, mon œuvre, pour essayer d'exprimer mes points de vue, mes idées. Sans donner de leçon, évidemment", nous confiait une Émilie Dequenne au festival de Gand en octobre 2022, où elle était venue y présenter Close de Lukas Dhont, son dernier grand rôle au cinéma.
Dans Close, la comédienne n'a que quelques scènes, mais elle parvient à nous toucher au plus profond, par son humanité, sa bienveillance, dans la peau d'une mère frappée par le destin. Étalé sur un an, le tournage de Close avait profondément marqué Dequenne, l'avait libérée. "Moi, je suis très bosseuse, je travaille beaucoup mon scénario, je connais mon texte par cœur. Mais Lukas m'a dit : 'Tu n'apprends surtout pas ton texte. Fais ton sac et on part, on vit une aventure !' C'est comme ça qu'il m'a parlé de son film…", se souvenait l'actrice dans un sourire comme toujours éclatant.

… et un César
Si c'est incontestablement au sein du cinéma belge qu'Émilie Dequenne a trouvé ses rôles les plus marquants, elle a également illuminé de sa présence de nombreux films hexagonaux. Et, en mars 2021, elle décrochait à Paris son premier et unique César. Celui du meilleur second rôle féminin pour son interprétation, tout en douceur, élégance et intelligence dans Les Choses qu'on dit, les choses qu'on fait d'Emmanuel Mouret (qui ressort dans quelques salles dès ce mercredi 19 mars). Lors d'une 46e cérémonie marquée par le triomphe d'Adieu les cons d'Albert Dupontel, qui, quatre ans plus tôt, l'avait fait tourner dans Au revoir, là-haut.
L'ultime apparition à l'écran d'Émilie Dequenne aura été dans TKT de la Belge Solange Cicurel, sorti en octobre 2024. Un rôle important pour l'actrice, qui faisait écho à celui qu'elle tenait dans Close, mais aussi à sa propre vie. Elle qui, durant l'enfance, avait vécu l'enfer du harcèlement à l'école… De cette expérience douloureuse, elle avait tiré une force, sans jamais mettre de côté sa gentillesse et son humanité.

Luc Dardenne : "On aurait certainement retravaillé avec Émilie Dequenne"
Contacté lundi en début d'après-midi par téléphone, Luc Dardenne se disait, entre deux demandes de réaction à la disparition d'Émilie Dequenne, profondément marqué. "C'est vraiment une triste nouvelle. C'est tellement injuste de mourir si jeune. On sait tous ce qu'Émilie a fait pour le cinéma, les rôles qu'elle a eus, mais on ne saura jamais ce qu'elle aurait pu faire encore…"
Le magnétisme à l'écran de la comédienne, les frères Dardenne l'ont ressenti immédiatement, dès le premier jour de casting, alors qu'elle n'avait que 17 ans. "On lui disait : vous marchez, vous regardez là, vous êtes émue… Elle était là, devant la caméra. La caméra l'aimait. Et sa voix venait du ventre. On avait vraiment l'impression de voir la Rosetta qu'on espérait. Pas celle qu'on avait imaginée, car c'est elle qui l'a imposée. Le premier jour de tournage, quand l'équipe l'a vue, alors qu'elle ne la connaissait pas, son magnétisme a été total. Elle a lié l'équipe autour d'elle et elle a fait croire au personnage, au film…"
Une actrice indépendante
Après son prix à Cannes à 18 ans, Émilie Dequenne s'est inscrite à l'Université de Liège, restant en contact avec les frères Dardenne. "Mais très vite, elle nous a dit : 'Je veux jouer, être devant une caméra ou sur une scène.' Et très vite, elle est allée à Paris, où elle a eu la carrière qu'on connaît. On a encore eu quelquefois son papa au téléphone, et puis on s'est éloigné. Elle avait une grande autonomie. Mais on l'a revue à diverses occasions, en festival, pour une fête, un anniversaire…"
Contrairement à d'autres de leurs acteurs, comme Olivier Gourmet, Jérémie Renier ou Fabrizio Rongione, les Dardenne n'ont jamais retravaillé avec Émilie Dequenne. "Émilie disait : 'Vous ne retravaillerez jamais avec moi, car, pour vous, je suis toujours Rosetta.' Elle avait raison. On voyait encore Rosetta en elle… Je le dis trop tard, mais je le pense vraiment, je crois qu'on aurait fait quelque chose avec elle dans quelques années. On a déjà repensé à elle pour certaines choses, mais il lui fallait un rôle principal et fort. Mais cela ne se fera jamais à cause de cette saloperie de maladie…", regrette Luc Dardenne.

Filmographie sélective
- Rosetta (1999) des Frères Dardenne – Prix d'interprétation à Cannes. Prix Joseph Plateau de la meilleure actrice
- Le Pacte des loups (2001) de Christophe Gans – Swann d'Or de la révélation féminine à Cabourg
- Une femme de ménage (2002) de Claude Berri
- Mariées mais pas trop (2003) de Catherine Corsini
- L'Américain (2004) de Patrick Timsit
- L'Équipier (2004) de Philippe Lioret
- Le Grand Meaulnes (2006) de Jean-Daniel Verhaeghe
- La Vie d'artiste (2006) de Marc Fitoussi
- La Fille du RER (2009) d'André Téchiné – Swann d'Or de la meilleure actrice à Cabourg
- À perdre la raison (2012) de Joachim Lafosse – Prix d'interprétation à Un Certain Regard à Cannes, Magritte de la meilleure actrice
- Möbius (2013) d'Éric Rochant
- Pas son genre (2014) de Lucas Belvaux – Magritte de la meilleure actrice, Swann d'Or de la meilleure actrice à Cabourg
- Maman a tort (2016) de Marc Fitoussi
- Chez nous (2017) de Lucas Belvaux – Magritte de la meilleure actrice
- Les Hommes du feu (2017) de Pierre Jolivet
- Au revoir, là-haut (2017) d'Albert Dupontel
- Les Choses qu'on dit, les choses qu'on fait (2020) d'Emmanuel Mouret – César du meilleur second rôle féminin, Swann d'Or de la meilleure actrice à Cabourg
- Close de Lukas Dhont (2022)
- Rétro Therapy d'Élodie Lelu (2024)
- TKT de Solange Cicurel (2024)