"Caught by the Tides" : l'évolution fulgurante de la Chine en un quart de siècle
Dans son dernier film, en salles ce mercredi, le cinéaste chinois Jia Zhang-ke relit l'évolution fulgurante de son pays ces dernières années, mais aussi son cinéma.

- Publié le 09-04-2025 à 09h15

Caught by the Tides en 2001 s'ouvre à Datong, ville minière de la province du Shanxi, dans le nord de la Chine. Alors que la Chine vient de signer les accords de l'OMC, Qiaoqiao (Zhao Tao), danseuse et mannequin, est éprise de Bin (Zhubin Li). Mais un beau jour, celui-ci décide d'aller tenter sa chance ailleurs et part sans laisser de trace.
Quelques années plus tard, la jeune femme décide de partir à sa recherche à Fengjie, dans la province du Hubei, où le barrage des Trois-Gorges s'apprête à engloutir 6000 km2 de terres et provoquer le déplacement d'1,8 million d'habitants !
En terrain connu
De retour en Compétition du 77e Festival de Cannes l'année dernière (11 ans après y avoir décroché le prix du scénario pour A Touch of Sin), Jia Zhang-ke reste, avec Caught by the Tides, fidèle à son style et à son univers. Tout en poursuivant sa passionnante chronique des évolutions de la Chine contemporaine.
Les habitués du grand cinéaste chinois (originaire, comme ses personnages, de Datong) sont en terrain connu face à ce 14e long métrage depuis Xiao Wu, artisan pickpocket, qui lui avait valu le Prix de l'Âge d'or de la Cinémathèque royale de Belgique en 1998. En racontant, sur trois périodes, la relation qui unit une femme et un homme, Jia Zhang-ke continue en effet de décrire les bouleversements économiques et sociaux qui ont bouleversé la Chine depuis un quart de siècle.
Film "méta"
Les trois périodes que décrit le réalisateur – l'ouverture au capitalisme, le grand projet du barrage des Trois-Gorges et la crise Covid – sont en effet des moments-clés de l'histoire chinoise contemporaine. Mais Caught by the Tides est aussi un voyage à travers la filmographie du chef de file de la "sixième génération" des cinéastes chinois, qui se sont intéressés à une Chine urbaine, à la corruption, au crime…
Retrouvant son actrice fétiche Zhao Tao (et épouse depuis 2012) et Zhubin Li (qu'il avait fait tourner dans Still Life et A Touch of Sin), Jia Zhang-ke reprend ici peu ou prou le motif d'Au-delà des montagnes en 2015, qui déclinait déjà une romance sur trois époques distinctes. Par ailleurs, il repart de la trame des Éternels, l'histoire d'amour contrariée entre Qiao et Bin, la danseuse et le gangster. Tandis qu'il emprunte à son formidable Stil Life (Lion d'or à Venise en 2006) toute la partie consacrée au barrage des Trois-Gorges.

Évolution stylistique
Film "méta" sur le cinéma de son auteur (qui peut se révéler un peu déstabilisant pour les non connaisseurs), Caught by the Tides suit également l'évolution stylistique de celui-ci, d'un cinéma de fiction à la lisière du documentaire (dans une première partie très aride) vers une affirmation plus marquée du récit (dans la deuxième et surtout troisième partie). Comme souvent chez Jia Zhang-ke, le film est nourri de séquences documentaires, dont certaines tournées à Datong en 2001, mais aussi d'images d'anciens tournages (l'occasion de revoir ses deux acteurs dans leur jeunesse). Le contraste qu'offre la ville avec ce qu'elle est devenue aujourd'hui est saisissant !
En 1h50, Caught by the Tides nous donne en effet à voir l'évolution à marche forcée de la Chine contemporaine. Pour ne pas dire la course en avant, comme le résume parfaitement la séquence finale du film. S'il souligne habilement le passage du temps – notamment à travers l'évolution des chansons, omniprésentes dans le film – et qu'il dénonce une nouvelle fois le rôle prédominant qu'occupe l'argent dans la société chinoise, le cinéaste ne se fait jamais nostalgique, ni moralisateur. Juste observateur…


Caught by the Tides/Feng Liu Yi Dai/Les Feux sauvages Drame De Jia Zhang-ke Scénario Jia Zhang-ke et Wan Jiahuan Photographie Yu Lik-wai et Éric Gautier Musique Lim Giong Montage Yang Chao, Matthieu Laclau et Xudong Lin Avec Zhao Tao, Zhubin Li, Pan Jianlin… Durée 1h51