Facile ou difficile d'identifier les toiles de Wim Wenders ?
Ce vendredi soir à Lyon, le cinéaste allemand a reçu le prestigieux Prix Lumière. Retour sur une formidable filmographie.

- Publié le 22-10-2023 à 13h12
- Mis à jour le 23-10-2023 à 10h23

Voilà plus de 50 ans que la personnalité de Wim Wenders rayonne sur le planisphère du cinéma. Est-ce facile ou difficile d'identifier ses toiles ?
C'est difficile, car elles sont réalisées aux quatre coins du monde, du Brésil (Le Sel de la terre) à l'Australie (Jusqu'à la fin du monde), de l'Allemagne (où il est né à Düsseldorf en 1945) aux États-Unis (où s'est construit son imaginaire). Les productions peuvent être luxueuses (Hammett) ou fauchées (Land of Plenty). Si les fictions sont majoritaires, sa filmographie est très riche en documentaires, généralement consacrés à d'autres artistes : la chorégraphe Pina Bausch, le photographe Sebastiao Salgado, le peintre Anselm Kiefer… Son sens de la lumière dans un cadre dépouillé fut tellement imité que cela peut gêner l'identification.
La touche Wenders
C'est facile, car ses toiles ont un son, même si celui-ci s'étend de Nick Cave à Madredeus, en passant par U2 et le Buena Vista Social Club, dont il a contribué au succès planétaire. On devrait plutôt dire qu'elles ont l'alchimie d'un son. La touche Wenders, c'est d'abord cette façon miraculeuse de faire coller image et musique pour atteindre la grâce avec Ry Cooder dans Paris, Texas.

Ensuite, ses films sont en mouvement. Quand il crée sa maison de production en 1976, il l'appelle Road Movies, c'est dire qu'il savait où il allait. Même si, dans ce genre dont il est l'incarnation, l'important n'est pas la destination mais le voyage, l'errance, dit-on dans son cas. En 1974, il avait trouvé sa méthode – tourner en voyageant, improviser à partir du scénario – en réalisant Alice dans les villes, l'histoire d'un écrivain en panne d'inspiration forcé de sillonner l'Allemagne en 4L pour ramener une gamine à sa grand-mère.
Et puis, dans chacune de ses toiles, au détour d'un plan, on sent la présence d'une autre toile, d'Edward Hopper souvent. D'ailleurs, après avoir entamé des études de médecine (comme papa qu'il admire) et puis de philosophie ; Wim Wenders part étudier la peinture à Paris. Il fait froid dans sa petite chambre, alors il va se réchauffer à la Cinémathèque en écoutant Henri Langlois. Une séance par jour, puis deux, puis trois et la toile fixe se met en mouvement.

Le lien familial
Enfin, dans chaque toile, un fil dépasse. Toujours le même, toujours abîmé, on va passer le film à tenter de le réparer. Tous ses films cherchent à retisser un lien ténu, distendu, effiloché, coupé, évanoui tout en explorant la notion de famille. Depuis les liens basiques père – fils et mère – fils dans Paris, Texas jusqu'à ceux, diffus entre les locataires givrés du Million Dollar Hotel ; Wenders tisse en filigrane la même histoire, sans qu'on s'en aperçoive tant la restauration de ces liens familiaux peut prendre de formes.
Au début, il semblait vouloir le trancher, La Lettre écarlate montre un père s'échinant à ne pas reconnaître son fils. Mais ce lien va s'imposer comme la ligne de force de sa filmographie. Dans les fictions, bien sûr. Land of Plenty voit Michelle Williams chercher les deux bouts pour les renouer. La mission semble impossible, puisqu'il s'agit de son oncle et de sa mère décédée. Ce serait oublier la dimension spirituelle de Wenders, oublier les anges de son chef-d'œuvre Les Ailes du désir (Der Himmel über Berlin), avec Bruno Ganz en 1987.

Il est présent dans les documentaires, également. Tokyo-Ga part à la recherche des traces de son maître Ozu dans le Tokyo des années 1980. Il rencontre notamment son fidèle opérateur Yuharu Atsuta, qui lui raconte son travail singulier avec l'auteur du Voyage à Tokyo, tout en luttant avec une émotion qui le submerge et mettra fin à l'entretien. On comprend que son lien avec Ozu était bien plus que professionnel, carrément filial.
Tous ses films cherchent à retisser un lien ténu, distendu, effiloché, coupé, évanoui tout en explorant la notion de famille.
Et il est central aussi dans ce genre du documentaire fiction qu'il est un des rares à maîtriser. Les Lumière de Berlin reconstitue dans le style des pionniers, la première du bioscop, une projection "photographies animées" proposée aux clients du Wintergarten de Berlin le 1er novembre 1895. Soit une authentique séance publique de cinéma, deux mois avant celle des frères Lumière. Dans la foulée, Wenders recueille les souvenirs d'un enfant de l'inventeur Max Skladanowsky, histoire de faire toute la lumière sur son invention et la dévotion de sa fille.
