Wim Wenders mis en Lumière à Lyon
Dédié aux films classiques, le Festival Lumière à Lyons a attribué son prestigieux prix au réalisateur allemand. Retour sur quelques jours si proches, une carrière si longue.

- Publié le 22-10-2023 à 12h51
- Mis à jour le 22-10-2023 à 13h17

Comme Damiel et Cassiel, les anges des Ailes du désir, Wim Wenders plane dans le ciel au-dessus de Lyon (Der Himmel über Lyon, pour paraphraser le titre original de ce chef-d'œuvre, Der Himmel über Berlin).
Le réalisateur est le quinzième lauréat du Prix Lumière, qui se veut le prix Nobel du 7e Art, en consacrant une personnalité majeure. Wim Wenders succède à Tim Burton l'an dernier, à Clint Eastwood, Pedro Almodóvar, Catherine Deneuve, Wong Kar Wai, les frères Dardenne, etc. La remise du prix est le climax du Festival Lumière, manifestation incroyablement populaire : 200 000 personnes assistent en 9 neuf jours à 500 projections de films classiques, chacune introduite par une personnalité.
Cinéaste, spectateur, photographe
De mercredi à dimanche, Wim Wenders semblait partout à la fois.
Il était là où on l'attendait, à la présentation de ses films. Les nouveaux Anselm et Perfect Days (primé à Cannes), comme les anciens, dont Paris Texas, où il eut la surprise de retrouver Aurore Clément. De quoi réveiller des souvenirs de 40 ans, de comprendre simultanément sa méthode de travail, sa façon d'organiser scénario et tournage pour permettre à la réalité d'y entrer.
Il était là aussi où on ne l'attendait pas, en spectateur lambda venu voir pour le plaisir des inédits d'Ozu et partager spontanément avec le public, son admiration pour le maître japonais.
On l'attendait, comme ses prédécesseurs, en tête des affiches du Festival placardées aux quatre coins de la ville berceau du cinéma. Il s'y était fait glamoureusement remplacer par Nastassja Kinski en robe rose et sourire digne de Léonardo. Celui de Wim n'est pas mal non plus. D'ailleurs, son visage s'est fait de plus en plus rayonnant au fil du temps.
Il était là où les cinéphiles ne l'attendaient pas forcément, dans trois galeries d'art pour trois expos de photos, différentes et surprenantes. Pas de polaroïds, façon L'Ami américain. Dennis Hopper s'y tirait frénétiquement le portrait quelques décennies avant le selfie. Ses photos de Lieux insolites sont à l'opposé, bluffantes en format immense. Alors qu'Une fois raconte avec humour des rencontres improbables. Comme cette série sur un conducteur sous sa voiture en panne dans le désert américain. Bon samaritain, Wim s'était arrêté pour lui porter secours, découvrant que l'automobiliste n'était autre que… Martin Scorsese. Et avec Arrêt sur image, il fixe et concentre sur le papier l'atmosphère d'un film.

Coup de foudre
Bien sûr, tout le monde l'attendait pour la traditionnelle master class au Théâtre des Célestins, dont il arpente les planches comme s'il marchait sur un nuage. Durant cette heure et demie, on a compris que si ce réalisateur de films sérieux avait un tel sourire, c'est qu'il aimait faire rire. Les spectateurs se sont poilés au récit de ses débuts.
Summer in the City, son premier film inspiré par Cassavetes, ne sortira jamais, car il ignorait les droits à payer pour la musique. Et il avait largement puisé dans sa playlist : Stones, Kinks, Elvis Presley…. L'Angoisse du gardien de but au moment du penalty est, selon lui, "un pur Hitchcock mais sans le suspense". Quant à La Lettre écarlate, c'est un "David Lean du pauvre". Dépité, il pense abandonner le ciné, estimant que réaliser à la façon d'un autre, n'a aucun sens. Il s'accorde une quatrième et dernière tentative, Alice dans les villes. Depuis, on sait ce que signifie un film à la Wenders.
Ce sont surtout des petits films qui ont fait avancer le cinéma.
Son sens de la formule fait mouche quand il évoque le piège américain tendu aux auteurs européens, qui consiste pour les studios "à donner au réalisateur les moyens de ne pas faire ce qu'il veut". Et d'en conclure que "ce sont surtout des petits films qui ont fait avancer le cinéma".
Enfin est arrivé le moment tant attendu, celui du prix Lumière remis dans un auditorium bondé de 3000 cinéphiles incandescents comme les supporters d'un classico. L'effet, imparable, est celui d'un coup de foudre, d'une décharge inouïe d'émotion. Tim Burton n'avait pu retenir ses larmes. Wenders, lui, est aux anges tout au long d'une cérémonie, à laquelle assistent, entre autres, Peter Handke (scénariste nobelisé de ses débuts), Rüdiger Vogler (son acteur fétiche) et quantité d'admirateurs, d'Alfonso Cuaron à Rebecca Marder. Prises de paroles et intermèdes musicaux s'enchaînent pour en arriver au fabuleux montage virtuose synthétisant la filmographie du lauréat tout en illustrant ses thèmes et son style.
Et Wim Wenders de conclure dans une envolée finale : "C'est inimaginable que les inventeurs du cinéma s'appelaient Lumière. Elle est l'essence même du cinéma. La caméra peut capturer quelque chose grâce à la lumière. C'est avec la lumière que le projecteur fait apparaître l'image. Le cinéma jette la lumière sur des histoires, des personnes. Tout au long de mes fims, j'ai essayé d'éclaircir cette question : pourquoi nous vivons ?".
