"The Marvels", le film de la dernière chance pour Marvel Studios ?
La magie n'opère plus entre la maison-mère des Avengers et le public. Depuis 2019, le studio, propriété de Disney, accumule les déceptions et les contre-performances.

- Publié le 06-11-2023 à 14h38
- Mis à jour le 06-11-2023 à 14h39

Quinze ans. Seulement quinze ans depuis que le film Iron Man a lancé l'univers cinématographique Marvel (en anglais : Marvel Cinematic Universe ou MCU). "Marvel Studios est l'acteur dominant d'Hollywood et de la culture pop mondiale. Ses films ont généré près de 30 milliards de dollars de revenus et chamboulé l'ensemble du secteur du cinéma et du divertissement de masse" résument Joanna Robinson, Dave Gonzales et Gavin Edwards, en préambule de MCU : The Reign of Marvel Studios (Liveright Edition).
Cet ouvrage enquête, fruit de dizaines d'entretiens de première main, paraît ces jours-ci en anglais. Il est le premier à retracer la saga improbable d'un studio de cinéma né alors que la maison d'édition Marvel se relevait tout juste d'une faillite et venait d'être rachetée par deux fabricants de jouets, Ike Permulter et Avi Arad. Ce livre est publié à la veille de la sortie du 33e film de MCU.
The Marvels, signé Nia DaCosta (réalisatrice du remarqué Candyman) arrivera sur les écrans du monde entier le mercredi 8 novembre. Il réunira plusieurs héroïnes apparues dans les films et séries depuis 2019 : Captain Marvel (Brie Larson), Monica Rambeau (Teyonah Parris) et Miss Marvel (Iman Vellani) ainsi que l'increvable Nick Fury (Samuel L. Jackson) qui assure la continuité avec les films de la première heure (il est apparu dans la première séquence post-générique d'Iron Man).
Eviter le bad buzz
Signe préoccupant, pour les journalistes rodés : Disney, maison-mère de Marvel Studios, a imposé un embargo sur la publication des critiques jusqu'au mercredi 14h. La pratique est souvent destinée à éviter le bad buzz. Autre signe inquiétant : Nia DaCosta aurait abandonné The Marvels en pleine postproduction.
En juin, Marvel, qui ne sollicite traditionnellement que les réactions des employés de Disney et de leurs proches, a pris la décision inhabituelle d'organiser une projection test au Texas. Le film a reçu des critiques mitigées de la part du public.
Selon le média Variety, le film, d'un budget de 250 millions de dollars, devrait débuter avec 75 à 80 millions de dollars de recettes – bien en deçà des 185 millions de dollars de Doctor Strange in the Multiverse of Madness, pourtant guère fameux.
La magie Marvel n'opère plus, même auprès des fans. Les productions de Marvel Studios perdent des spectateurs. À ce stade de l'année, Barbie, The Super Mario Bros. Movie et Oppenheimer ont tous trois dépassé Guardians of the Galaxy Vol. 3 et Ant-Man and the Wasp : Quantumania. Ce dernier a lancé la phase V du MCU. Il se classe à la dixième place pour l'année, en deçà des résultats escomptés.
Comment le studio qui a phagocyté Hollywood et cumulé quelque 27,5 milliards de dollars de recettes mondiales en est-il arrivé là ?
La "superhero fatigue"
La presse américaine spécialisée a forgé cette expression. Le public serait lassé des super-héros. Il est vrai que le genre a envahi tous les écrans et dominé les saisons estivales depuis près de deux décennies (avant Marvel et Iron Man, Sony a produit la première trilogie Spider-Man en 2002-2007 et Warner/DC la trilogie Dark Knight en 2005-2012).
Mais des chiffres démentent la généralisation. Le film d'animation Spider-Man : Across the Spider-verse de Sony a largement dépassé Guardians Vol. 3. Il est devenu le film d'animation adapté d'une bande dessinée le plus rentable de tous les temps. Selon l'Institut Nielsen, la série The Boys, pastiche trash et noir produit par Amazon, surpasse en audience toutes les séries télévisées du MCU sorties en 2022.
Trop de productions
Marvel Studios est victime de son succès et d'une machine à divertissement qui s'est emballée avec le streaming. "Il est plus difficile de capter l'air du temps lorsqu'il y a tant de produits sur le marché et tant de contenus" a reconnu Kevin Feige, producteur démiurge du MCU, dans un entretien au site Entertainment Weekly.
Bob Iger s'est interrogé publiquement sur le "modèle" Marvel, après le four de Quantumania. "Faut-il vraiment une suite à chaque film ?" Venant du patron de l'empire Disney, la question vaut son pesant de pop-corn. La croissance des recettes ne peut être infinie. Avec des budgets de 200 millions de dollars, il faut au minimum tripler la mise pour rester au sommet.
En 2019, Avengers : Endgame a été le point d'orgue des trois premières phases du MCU. Il ponctuait un méta-récit de vingt-et-un films – du jamais vu. Il est devenu le premier film à dépasser les 2 milliards de dollars de recettes onze jours après sa sortie et, pour un temps, le plus gros succès du box-office mondial. Le soufflé des chiffres et des records ne pouvait que retomber ensuite.
Trop de pouvoir
MCU : The Reign of Marvel Studios révèle que, depuis le premier Iron Man, la majorité des films Marvel ont fait l'objet de réécritures constantes et de modification en postproduction. On attribue le succès des films Marvel à Kevin Feige. Le président de Marvel Studios a mûri le MCU 2008. Il en a tous les films dont les productions sont enchevêtrées, courant en permanence contre la montre et des budgets à la fois exponentiels et serrés.
Mais Feige, comme tant d'autres avant lui, est victime du syndrome du démiurge omniscient. En octobre 2019, après le triomphe de Endgame, le producteur été promu directeur de la création de Marvel Entertainment, qui chapeaute toutes les branches de Marvel, y compris la maison d'édition. De surcroit, Disney lui a confié un nouveau projet chez Lucasfilm. A cumuler trop de pouvoirs, le superproducteur de cinquante ans semble avoir perdu le principal : sa vision d'ensemble.
Trop de seconds couteaux
Marvel Studios pâtit d'une faiblesse originelle. Avant de créer son studio de production, l'éditeur Marvel a cédé les droits de ses héros les plus emblématiques à d'autres studios : Spider-Man à Sony, X-Men et les 4 Fantastiques à la Fox.
Le MCU s'est bâti autour de héros désuets : Iron Man, Captain America, Hulk, Thor, Black Widow… Trois d'entre eux ont bénéficié de trilogie solides : Iron Man, Captain America et Thor. Le succès a suivi grâce à une vision d'ensemble et des choix avisés d'interprètes. Mais ils ont tiré leur révérence après Avengers : Endgame en 2019.
Les créatifs de Marvel Studios ont essayé d'introduire de nouveaux personnages, comme Shang-Chi et les Eternels. Mais les résultats ont été mitigés. Aucun des nouveaux personnages ne s'est imposé comme un leader naturel.
Seul Tom Holland, en Spider-Man rajeuni, a fait l'unanimité. L'acteur a exprimé, lui aussi, le souhait d'une mise en retrait après trois films solos (chez Sony) et une participation à quatre films du MCU. Doc Strange semblait un successeur naturel à Iron Man. L'échec de son deuxième film solo lui donne du plomb dans la cape.
Trop d'aléas
La mort prématurée de Chadwick Boseman, interprète de Black Panther, qui devait occuper une place centrale dans la Phase V du MCU, a démontré les risques d'un plan de production à moyen terme. Marvel Studios et Kevin Feige sont piégés par leur planning de production.
Le prochain film des Avengers s'intitulera Kang Dynasty, ce qui suggère que le personnage de Kang (Jonathan Majors) apparu dans la série Loki et revu dans Quantumania incarne bien la nouvelle menace.
Problème : début d'année, Jonathan Majors a été arrêté pour violence domestique. Son avenir et celui de Kang dans le MCU dépendront de la procédure judiciaire, en cours. En septembre, Kevin Feige et des cadres de Marvel se sont réunis pour évoquer des plans B sans Majors, selon la revue Variety.
Trop de Multivers
L'un des épisodes décisifs de Endgame amenait les héros à retourner dans le passé pour sauver le futur. Jeu dangereux, cher à bien des auteurs de science-fiction. Il était expliqué à Hulk/Banner (Mark Ruffalo) qu'agir ainsi créait une bifurcation temporelle.
Doctor Strange in the Multiverse of Madness a ajouté la notion d'un mutlivers selon laquelle plusieurs univers parallèles cohabitent. La série Loki, dans son argument de départ, mêle les deux. Et tout le monde s'y perd, personnages comme public.
"Il est presque impossible de suivre l'intrigue du premier épisode de la saison 2 de Loki. Je dis cela en tant que personne qui écrit sur le Marvel Cinematic Universe depuis une décennie" confesse la chroniqueuse du magazine Time, Eliana Dockterman.
Trop de pression
Un des derniers chapitres de l'ouvrage MCU : The Reign of Marvel Studios détaille la pression constante qui pèse sur le département des effets spéciaux. La production en flux tendus de Marvel Studios a accéléré "certaines des tendances les plus pénalisantes de l'industrie", écrivent Joanna Robinson, Dave Gonzales et Gavin Edwards, qui ont recueilli de nombreux témoignages. "L'expansion du MCU [aux séries] au cours des phases quatre et cinq n'a fait qu'empirer les choses."
Les délais deviennent insoutenables. The Marvels en a souffert. Sa date de sortie a été repoussée deux fois. La réalisatrice Nia DaCosta a quitté le film avant la fin de sa postproduction. En conséquence, Quantumania a vu sa date de sortie avancée.
Lors de la première du film, en février, une dizaine de scènes présentaient d'effets spéciaux inachevés. "Je n'ai jamais vu quelque chose comme ça de toute ma carrière" s'est étonné un vétéran auprès de Variety. Un mois après, la direction de Disney a trouvé une victime expiatoire en virant Victoria Alonso, qui supervisait la postproduction, les effets visuels et l'animation de Marvel Studios depuis Iron Man (2008).
Les équipes des effets spéciaux ont répliqué en septembre, en pleine grève des scénaristes et des acteurs : lassés des journées de 14 heures sans compensation financière, ils ont voté à l'unanimité en faveur de la création d'un syndicat, bientôt suivis par leurs homologues des autres studios.
À suivre
On assiste, peut-être, à la fin d'un cycle. Si The Marvels est un échec, le règne de Kevin Feige et du MCU pourraient toucher à leur fin. Sous la crise de Marvel couve celle de tout Hollywood et du modèle "produire plus en payant moins" : "L'année 2023 a été la goutte d'eau qui a fait déborder le vase" a affirmé publiquement Anna George, ancienne coordinatrice adjointe des effets visuels de Marvel Studios, lors d'une audition devant des membres du Congrès américain.
The Marvels de Nia DaCosta en salle le 8 novembre.
MCU : The Reign of Marvel Studios de Joanna Robinson, Dave Gonzales et Gavin Edwards, 528 pp., Liveright, 20,62 € (papier), 11,99 € (numérique).
