Pourquoi le plan séquence de "Snake Eyes" de Brian De Palma est une leçon de cinéma et du "mensonge 24 images par seconde"
Série été : le plan-séquence au cinéma. La série "The Bear" l'a utilisé tout un épisode. Alejandro González Iñárritu sur la durée d'un film. Cet été, nous évoquons le Graal des réalisateurs : le plan-séquence. Séquence n°5 : Brian De Palma et "l'ambiguïté immanente au réel".

- Publié le 12-08-2024 à 12h23
- Mis à jour le 12-08-2024 à 14h17

Le théoricien français du cinéma, André Bazin, a vanté le plan-séquence comme reflet de "l'ambiguïté immanente au réel". Le plan séquence se défait "des facilités du montage, […] sans morceler le monde […], sans couture de la réalité". (Qu'est-ce que le cinéma, éd. Cerf, 1985)
Selon Jean-Luc Godard, "le cinéma, c'est la vérité 24 images par seconde". Et pourtant, dans Week-End (1967), Godard enfume en quelque sorte le spectateur. Un couple de Parisiens part à la campagne. Il se retrouve dans un embouteillage et se dispute avec les automobilistes qu'ils tentent de doubler.
Remontant la file des voitures au cours d'un travelling de dix minutes, Godard montre un instantané de la France d'alors, avant de révéler ce qui provoquait l'embouteillage. Cette "vérité 24 images par seconde", mise en scène comme une miniature, livre un commentaire sociologique dans un film profondément politique (précurseur de ce qui sous-tendra les événements de Mai 68…).
Le film père des théories du complot
Pour Brian De Palma, au contraire, "le cinéma, c'est le mensonge 24 images par seconde". Le plan séquence, dont il a fait sa signature, exprime sa méfiance à l'égard de l'apparente vérité des images : "Quand je suis devenu cinéaste, je me suis rendu compte à quel point il était facile, même dans un documentaire, de manipuler les images".
Son scepticisme à l'encontre de la pseudo-vérité des images remonte à l'assassinat du président Kennedy, en novembre 1963. Le drame a été filmé par Abraham Zapruder. Ce plan-séquence historique montre tout mais ne révèle rien. On voit le président frappé par les balles, sa tête qui explose.
Mais l'élément capital reste hors champ : qui a tiré ? Ce mystère hors champ nourrit, depuis, tous les fantasmes. L'assassinat de JFK engendre les premières théories complotistes modernes. De Palma en fait le sujet de son deuxième film, Greetings (1968), dans lequel un des personnages, obsédé par l'affaire, égrène les hypothèses.
Le réalisateur utilise, depuis, le plan séquence pour leurrer le public. Ce dispositif lui permet d'exploiter un autre de ses thèmes de prédilection : le voyeurisme, "parfaite métaphore du cinéma" selon lui. On cite souvent Alfred Hitchcock comme inspiration du cinéaste. Une autre matrice de son cinéma est à chercher, précisément, du côté du Voyeur de Michael Powell (1960). Ce film s'ouvre par un plan-séquence en caméra subjective qui se ponctue par un meurtre (vu à travers le regard du tueur).
Ce film s'ouvre par un plan-séquence en caméra subjective qui se ponctue par un meurtre (vu à travers le regard du tueur), comme Blow Out (1981) de Brian De Palma : à travers les fenêtres d'un dortoir, le spectateur épie du point de vue d'un voyeur des adolescentes. Tromperie : c'est un film dans le film, regardé par un preneur de son, joué par John Travolta.
Témoin d'un accident qui provoque la mort d'un candidat à la présidence, ce dernier tentera de prouver que c'est un meurtre, en le reconstituant par l'image et le son – réminiscence du film de Zapruder : les images ne révèlent qu'une part vérité. Body Double (1984), autre film de Brian De Palma, est tout entier bâti autour du voyeurisme et de la mise en scène.
Appréhender l'univers
L'un des plans séquence les plus remarquables de Brian De Palma est celui qui ouvre Snake Eyes (1997). D'une durée de treize minutes, c'est un assemblage de huit prises : les raccords se font sur des personnages, des éléments de décor ou lors de brusques mouvements de caméra.
Le policier Nick Santoro (Nicolas Cage) arpente les coulisses d'un casino. Il prend des paris clandestins, rackette un malfrat, plastronne auprès des femmes…. Alors qu'il vient de s'asseoir aux premières loges d'un match de boxe, le Secrétaire de la Défense est assassiné, devant des milliers de témoins et les caméras de télévision.
"Je ne cherche pas à accomplir une performance" jure De Palma, en parlant de cette scène. "J'essaie de montrer l'espace, c'est ma manière d'appréhender l'univers dans lequel vit mon personnage." Tout le récit qui suit déconstruit ce que Nick et les spectateurs pensent avoir vu durant ces premières minutes. Chaque témoignage recueilli révélera un point de vue différent – comme les témoignages du meurtre de JFK.
Sous couvert d'un thriller, De Palma livre une leçon sur la perception subjective de la réalité ou "l'ambiguïté immanente au réel" chère à Bazin. Le réalisateur déconstruit ce qu'il a mis en scène dans son plan séquence. Non sans malice, le réalisateur entame son plan sur le "direct" d'une journaliste de télévision à laquelle on demande de censurer un mot et de recommencer sa prise, telle une actrice…
Snake Eyes est le dernier film tourné au XXe siècle par Brian De Palma. Quatre ans plus tard, une scène filmée en direct à New York, en un plan fixe, traumatisait les États-Unis et le monde occidental. C'était le jour du 61e anniversaire du réalisateur, le 11 septembre 2001. Certains ont hurlé au complot…
