Avec "L'Attachement", les César 2026 jouent la carte de l'apaisement
Jeudi soir, la très sage 51e cérémonie des prix du cinéma français a panaché ses récompenses entre le très beau film de Carine Tardieu et "Nouvelle Vague" de Richard Linklater.

- Publié le 27-02-2026 à 09h39
- Mis à jour le 27-02-2026 à 11h49

Ce jeudi soir à l'Olympia de Paris, retrouvant l'antenne de Canal + — où il avait officié en 2018 dans le format court Un entretien —, Benjamin Lavernhe avait la lourde tâche de présenter la 51e cérémonie des César. Et le sociétaire de la Comédie-Française s'est livré à un grand numéro ! Tentant de traduire "madeleine de Proust" en anglais pour l'invité d'honneur Jim Carrey ("donut of Hemingway ?"), il a ensuite enfilé le masque de The Mask pour se transformer en tornade jaune dézinguant tout sur son passage. "Alors Jim, on vient prendre une petite leçon d'acting à la française ?", lança-t-il à la star canadienne, qui venait chercher un César d'honneur.
Outre cet hommage introductif à Jim Carrey, Benjamin Lavernhe s'est donné à fond toute la soirée, dansant, chantant, accompagnant Matthieu Chedid à la guitare au moment du César de la meilleure musique. Quand il ne se faisait pas clasher par Alison Wheeler. "Vous avez une sacrée palette. Vous pouvez tout jouer : un chef d'orchestre, un marié qui s'envole et même l'Abbé Pierre innocent", a lâché l'humoriste. Avant de "révéler" que le maître de cérémonie tentait de faire financer un biopic sur… Jack Lang.
Pas suffisant ceci dit pour empêcher l'ennui de gagner progressivement au cours de cette longue litanie de prix : 25 au total, où chaque récipiendaire a théoriquement une minute de remerciements, mais avec possibilité de déborder plus ou moins largement sur la musique…

Hommage à l'Iran
Contrairement à la récente cérémonie des Bafta ou à la cérémonie de clôture de la 76e Berlinale, ces César 2026 auront au final été très sages. Aucun débordement sur scène — la parole de la syndicaliste de la CGT avait été reléguée sur le tapis rouge avant la cérémonie —, aucune allusion directe à la situation en Palestine ou à la montée de l'extrême droite en France (surtout pas sur une chaîne du groupe Bolloré…). Même les oreilles de la ministre de la Culture, Catherine Pégard, n'ont pas sifflé. Il faut dire que l'ancienne directrice du château de Versailles était nommée depuis quelques heures à peine, en remplacement de Rachida Datti…
Deux thèmes ont dominé la soirée : la crainte de l'intelligence artificielle et le soutien au peuple iranien. Notamment quand Golshifteh Farahani est montée sur scène pour remettre le prix du scénario face à son compatriote Jafar Panahi – nommée deux fois, sa Palme d'or Un simple accident n'a finalement pas été récompensée – et pour livrer un discours fort, un mois après les massacres qui auraient fait jusqu'à 30 000 morts. "Mon cœur est ailleurs, dans un pays où les étoiles sont réduites en sang ou forcées au silence. […] Les survivants dansent leur douleur pour que leurs bureaux sachent qu'ils peuvent tuer des corps, mais pas atteindre les âmes. Le peuple iranien se bat depuis des décennies pour sa liberté, souvent seul. Malgré toute l'aide qu'il n'a jamais reçue des puissants de ce monde, il finira par gagner", a déclaré, d'un ton grave, l'actrice iranienne en exil.

Vive la France !
Dans son discours introductif, la présidente de la cérémonie Camille Cottin, enfilant les lunettes d'aviateur d'Emmanuel Macron, s'est, elle, amusée à singer Trump, "pour rendre le cinéma français great again". Parmi ses mesures : "retour à l'école… de commerce" si un film fait moins de 500 000 entrées, les films d'auteur OK, mais uniquement en courts métrages et pas sur des sujets ennuyeux (les femmes, les LGBT…). Sans oublier l'annexion de la Belgique et de ses "super techniciens et super acteurs". "L'annexion avait d'ailleurs déjà commencé avec Cécile de France. On aura Benoît de France, Virginie de France, François de France, les frères des Ardennes de France…"
La comédienne s'est ensuite livrée à un plaidoyer pour l'art, la culture, l'université, la recherche et le journalisme. "Le cinéma français est vivant parce que fragile. C'est parce que l'art est fragile qu'on doit le protéger…", a-t-elle exprimé, en défendant le système de financement du cinéma français. "Quand vous allez voir Dune, vous financez L'Histoire de Souleymane. Ce système, c'est une fierté nationale, comme la gastronomie, la mode et la sécurité sociale."
Le mot semblait avoir été passé. Alors que la France paraît plus divisée que jamais, plusieurs artistes ont remercié le système éducatif français, comme Ugo Bienvenu (venu chercher le prix du meilleur film d'animation pour Arco), mais aussi Laurent Lafitte. Celui-ci a carrément dit "merci à la France" de lui avoir permis de suivre gratuitement les cours du conservatoire d'art dramatique, au moment de recevoir le César du meilleur acteur pour son rôle de photographe excentrique dans La Femme la plus riche du monde, face à Isabelle Huppert — il avait déjà eu le prix du second rôle, déjà face à Huppert, dans Elle de Paul Verhoeven.

Chaleur humaine
Ce sens de la concorde et cette bienveillance se ressentent aussi dans le palmarès concocté par les membres de l'Académie des Arts et Techniques du Cinéma. Joli succès au box-office (avec 780 000 entrées en France), L'Attachement a finalement succédé, à l'issue de plus de 3h30 de cérémonie, à Emilia Pérèz de Jacques Audiard au titre de meilleur film. Sixième femme à s'imposer dans la catégorie reine (deux ans après Justine Triet pour Anatomie d'une chute), Carine Tardieu s'est dit "très heureuse, car j'ai impression que tout le monde en a eu un peu. Je suis contente du partage."
Nommée à huit reprises, sa très belle adaptation du roman L'Intimité d'Alice Ferney a finalement empoché trois statuettes (meilleure adaptation et meilleur second rôle féminin pour Vimala Pons). Tandis que, partant favori avec 10 nominations, Nouvelle vague en a finalement obtenu quatre, dont les meilleurs costumes pour la Belge Pascaline Chavanne, qui décroche ainsi sa troisième statuette après Renoir (2014) et J'accuse (2020). Absent, Richard Linklater n'est pas venu chercher son César de la réalisation, qu'il a dédié "à la Nouvelle Vague et à la génération de fous du cinéma qu'elle continue d'espérer" dans un message qu'il a fait lire à son acteur Guillaume Marbeck, son formidable Jean-Luc Godard.

Léa Drucker, meilleure actrice
Nommé au meilleur espoir masculin, Guillaume Marbeck s'est incliné face au jeune Québécois Théodore Pellerin, épatant dans Nino de Pauline Loquès, qui a logiquement remporté également le prix du meilleur premier film.
Tous deux nommés à huit reprises, L'Inconnu de la Grande Arche de Stéphane Demoustier s'est contenté de deux prix techniques et Dossier 137 de Dominik Moll a permis à la formidable Léa Drucker de rejoindre le club des comédiennes doublement primées, sept ans après son César de la meilleure actrice pour Jusqu'à la garde.
Enfin, récompensé l'année dernière, face à une Julia Roberts hilare, d'un César miniature de "celui qui n'a pas eu de César", Frank Dubosc a cette fois pu embrasser une vraie statuette, celle du meilleur scénario original (coécrit avec Sarah Kaminsky) pour Un ours dans le Jura, son troisième film comme réalisateur. "C'est énorme ! Forcément, j'ai une pensée pour Abel Gance, Julien Duvivier et Philippe Lacheau, qui font notre cinéma français. Ne me retenez pas, je reviendrai", a-t-il lâché dans l'un des meilleurs discours de la soirée…
Côté audience, la cérémonie a été suivie en moyenne par 1,33 million de téléspectateurs (7,1% de pdm), en nette baisse par rapport à l'année dernière où, diffusés classiquement le vendredi, les César avaient réuni en moyenne 1,92 million de Français.
