À Cannes, Kirill Serebrennikov explore la figure complexe d'Édouard Limonov
Dimanche après-midi, en Compétition du 77e Festival de Cannes, le cinéaste russe dévoilait une adaptation enlevée du roman d'Emmanuel Carrère "Limonov". Un portrait, entre grandiose et pathétique, d'une figure littéraire complexe campée par un Ben Wishaw inspiré.

- Publié le 19-05-2024 à 16h50
- Mis à jour le 25-05-2024 à 11h40

Pour la quatrième fois en quatre films, Kirill Serebrennikov retrouvait la Compétition à Cannes, ce dimanche après-midi. Après le magnifique Leto (2019) et les moins convaincants La Fièvre de Petrov (2021) et La Femme de Tchaïkovski (2022), le cinéaste poursuit son exploration de l'âme russe tourmentée avec un portrait d'Édouard Limonov, figure littéraire et politique controversée.
Adaptant le roman Limonov, publié par Emmanuel Carrère (P.O.L, 2011), Kirill Serebrennikov livre une formidable biographie, qui nous promène de Moscou à New York, en passant par Paris, la Sibérie ou Kharkov, ville d'origine de l'écrivain en Ukraine…

Un écrivain en exil
Ce qui frappe chez Limonov, c'est la difficulté de le réduire à la figure du dissident soviétique. Il passe d'ailleurs son temps dans le film à dire qu'il n'est pas un dissident. Serebrennikov, qui vit désormais à Berlin, peut évidemment se retrouver dans le parcours de cet artiste forcé à l'exil par le régime russe. Écrivain maudit, dandy, révolutionnaire, Limonov coche à peu près toutes les cases du dissident. Sauf qu'il ne réservait pas ses attaques qu'au régime soviétique. Il se montrait tout aussi critique envers la décadence de la société capitaliste occidentale, dans laquelle il vécut comme une sorte de clochard céleste.
À son retour au pays après la chute du mur, avec un parti néofasciste, il embrassera d'ailleurs la cause du nationalisme russe. Avant de mourir en 2020, deux ans avant l'invasion de l'Ukraine par la Russie, qu'il appelait de ses vœux. Certains de ses partisans ont en effet combattu dans le Dombass aux côtés des indépendantistes pro-russes.
Dans la première partie du film, Serebrennikov retrouve la vitalité de Leto pour évoquer le milieu littéraire soviétique des années 1960, quand Édouard Savenko se rêve poète, s'invente le double littéraire d'Eddie – celui qui nous raconte l'histoire en voix off – et devient Limonov.
Serebrennikov met toute la puissance de sa mise en scène au service de ce portrait grandiose : plans séquences savants, montage foisonnant, clins d'œil à l'esthétique de la propagande soviétique… Tout est mis en œuvre pour nous plonger, au son des chansons de Lou Reed et du Velvet Undergound, dans l'univers mental de celui qui se voyait comme un héros, comme un révolutionnaire qui allait soulever le monde. S'il en souligne le côté totalement pathétique, le cinéaste russe ne cache pas, dans le même mouvement, sa fascination pour cet homme se rêvant un destin plus grand.
Dans ce rôle complexe et grandiloquent, Ben Wishaw se montre particulièrement inspiré. Prenant un léger accent russe, l'acteur anglais – découvert en Jean-Baptiste Grenouille dans l'adaptation du Parfum par Tom Tykwer en 2006 et revu notamment ensuite en Q dans la saga James Bond – apporte toute la grandiloquence nécessaire à ce Limonov, couplée à un total abandon de soi. Un grand rôle pour un grand film, qui a séduit la Croisette.
Limovov, la ballade/Limonov : The Ballad of Eddie Biographie De Kirill Serebrennikov Scénario Kirill Serebrennikov, Pawel Pawlikowski et Ben Hopkins (d'après le roman d'Emmanuel Carrère) Photographie Roman Vasyanov Musique Massimo Pupillo Montage Yuriy Karikh Avec Ben Whishaw, Sandrine Bonnaire, Masha Mashkova, Tomas Arana… Durée 2h18