Berlinale 2023 : un "Last of Us" auteuriste et une sirène iranienne
Le cinéma et le romanesque ont repris possession des grands écrans du festival allemand. Ce qui n'évacue pas l'air du temps.

- Publié le 17-02-2023 à 20h02

Vendredi matin, au deuxième jour de la Berlinale 2023, le cinéma et le romanesque ont repris possession des grands écrans après un premier jour très géopolitique, le 16 février. Mais l'air du temps planait encore dans les salles. C'est le propre de l'art et d'un festival dans une capitale allemande où l'Histoire guette à chaque coin de rue. "Nous avons sélectionné beaucoup de films en rapport avec la réalité. On pourrait les qualifier de 'documentaires de fiction'"avait averti le directeur artistique Carlo Chatrian lors de la présentation du line-up de cette 73e édition.
L'apocalypse philosophique de Rolf de Heer
Premier film de la Compétition, The Survival of Kindness de l'Australien Rolf de Heer est une allégorie philosophique. Dans un pays non identifié, des hommes au visage couvert d'un masque à gaz abandonnent une femme noire (Mwajemi Hussein) dans une cage au milieu du désert. Après s'être libérée, cette MacGyver survivaliste entreprend une odyssée dans une contrée ravagée par une épidémie et un génocide.
Rolf de Heer recycle en mode sobre les poncifs des films et séries apocalyptiques, de Mad Max (déjà filmé en son temps dans le même bush austral) à The Last of Us. Il livre une réflexion un brin lugubre sur la vaine tentative de conserver une once de bonté ici bas. Le propos est juste, le dispositif viscéralement universel avec des dialogues dans une sorte d'esperanto en onomatopées à la fois indistinct et universel. Mais tout est résumé dans les vingt premières minutes, brillantes et dignes du grand écran, où l'infiniment grand (l'immuable céleste) toise l'infiniment petit (les insectes qui se massacrent, comme les hommes).

Tomber le foulard
Outre l'Ukraine, la Berlinale 2023 rend hommage à l'Iran, secoué par des mouvements de protestation depuis la mort, le 16 septembre 2022, de la jeune Iranienne Mahsa Amini, après son arrestation par la police pour un foulard mal porté. Dans La Sirène, de la réalisatrice franco-iranienne Sepideh Farsi, une jeune femme retire aussi son foulard. Mais c'est pour panser la plaie d'un jeune homme blessé.
Ce film d'animation a inauguré, vendredi, une journée d'hommage à l'Iran, ce samedi 18 février, avec des films comme Sept hivers à Téhéran de Steffi Niederzoll, ou encore deux documentaires de Mehran Tamadon, Mon pire ennemi et Where God is Not. Au total, la Berlinale a reçu environ 130 films d'Iran, avec de nombreuses nouvelles signatures.
La Sirène revient sur les débuts de la sanglante guerre Iran-Irak (1980-1988). En novembre 1980, l'Irak, à l'origine du conflit, entamait le siège de la cité portuaire iranienne d'Abadan, qui abritait alors la plus importante raffinerie pétrolière du monde. Le siège allait durer un an et marquer l'un des premiers tournants de cette longue guerre.
Comme celle en Ukraine, c'est une sirène d'alerte aérienne qui marque l'arrivée de la guerre pour les habitants. L'enfance d'Omid prend fin à cet instant. Il voit son frère partir au front, dans l'effort désespéré des Pasdaran de repousser les armées de Saddam Hussein.

L'exil, cette singulière liberté
Sepideh Farsi vit en exil en France depuis 1989. "Le cinéma d'animation offre la liberté de reconstituer ces événements avec un budget raisonnable, nous explique-t-elle à Berlin. Mais, aussi, d'apporter une dimension magique au récit". Trait d'union entre le passé et le présent, entre l'Iran et toutes les sociétés victimes de la guerre et de la dictature, La Sirène est le récit de l'éveil d'un adolescent aux réalités de l'oppression.
Le film est un trait d'union avec le cinéaste Jafar Panahi, récemment libéré de prison. Actrice de son récent No Bears, tout juste sorti en Belgique, l'actrice Mina Kvani prête sa voix dans La Sirène à deux personnages : un garçon, une fille – subtile petite provocation.
Ce sont deux expériences singulières : être dirigée à distance par un réalisateur en résidence surveillée ou incarner des personnages d'animation. L'actrice, elle aussi en exil, y voit un écho de son vécu qu'elle partage avec d'autres artistes iraniens : "ça nous donne une flexibilité d'artistique. Nous construisons notre carrière et nos oeuvres ensemble à travers ces écueils que nous impose le régime. Nous y sommes tous accoutumés."