Pourquoi "Disco Boy" est le film le plus pertinent de la Berlinale 2023
Au terme de son quatrième jour, le festival allemand tient son candidat le plus sérieux à l'Ours d'or.

- Publié le 19-02-2023 à 22h47
- Mis à jour le 19-02-2023 à 23h13

"Il faut trouver le film qui sort du lot" annonçait jeudi Kristen Stewart, la présidente du jury de la Berlinale 2023. Ne vendons pas trop vite la peau d'or de l'Ours suprême, mais à cette aune, Disco Boy de Giacomo Abruzzese est un prétendant des plus crédibles à mi-parcours du festival (si on tient compte que la presse à un petit jour de projections d'avance sur le calendrier).
Dans une sélection qui affiche parfois un peu trop de nobles intentions politiques ou sociales, Giacomo Abruzzese réussit la prouesse de dire beaucoup de choses justes et pertinentes sur l'état du monde, les ambiguïtés géopolitiques de l'Occident. Le réalisateur n'assène aucune leçon, aucun discours, mais signe une œuvre avant sensorielle, où images et son constituent un objet formel qui offrira à tous matière à une vertigineuse réflexion.
Un film qui pulse
Cette production française d'un réalisateur italien avec en tête d'affiche un acteur allemand résume d'autant plus le cinéma européen d'aujourd'hui qu'elle brasse bien des thèmes qui le traversent : immigration, sans-papiers, guerre, écologie, postcolonialisme… Mais qu'on se méfie des apparences, comme son titre l'indique, Disco Boy est un film qui pulse sans pontifier. Il est traversé d'une rythmique aussi envoûtante, sinon transcendante que la musique de Vitalic, pape électro qui en signe la BO.
Dès les premières images, Giacomo Abruzzese et sa directrice de la photographie, Hélène Louvart, nous emmènent dans un ailleurs : corps africains entassés dans une case de la jungle, gros plan sur les yeux vairons d'une femme (l'artiste afro-punk Laetitia Ky)…

Changement de décor : des supporteurs d'un club de foot biélorusse passent la frontière de la Pologne, donc de l'Union européenne. Parmi eux, Aleksei (l'Allemand Franz Rogowski, vu dans Ondine de Christian Petzold) et son ami Mikhael. À l'arrêt suivant, ils tombent l'écharpe et prennent la tangente. Leur odyssée pour atteindre la France tournera mal et poussera Aleksei dans les rangs de la Légion étrangère.
Le récit croise ensuite le destin d'Aleksei avec celui de Jomo (Morr Ndiaye), le leader d'un mouvement de rébellion du delta du Niger, et de sa sœur Udoka (Laetitia Ky), qui luttent contre les compagnies pétrolières qui ravagent leur région natale.
Naturalisme et abstraction
Entamé sur un mode naturaliste, avec passage connu par la formation militaire d'Aleksei, Disco Boy bifurque vers une envoûtante plongée dans le réalisme magique. Nombre des meilleurs récits de guerre ont trouvé leur puissance évocatrice dans l'abstraction. Abbruzzese ne fait pas exception mais il résout habilement le double défi de toutes les œuvres qui ont cherché à dénoncer la guerre : comment représenter sa violence sans la rendre explicite, comment représenter "'l'autre", "l'ennemi" ?
La solution de Disco Boy est esthétique. On pourrait la qualifier d'artifice sauf, que, précisément, le dispositif un parti pris qui confond à l'image les deux antagonistes – Aleksei et Jomo. Deux hommes qui, en d'autres circonstances, auraient pu être frères – d'armes, de vie ou de danse. C'est d'ailleurs la danse, induite par le titre, qui devient le territoire de la rédemption ou de l'expiation.

Le projet remonte à 2013, quand Abbruzzese, qui a étudié le cinéma et vit à Paris, a rencontré dans une discothèque française avec un danseur classique qui a été soldat. Deux qualités, deux mondes apparemment contradictoires mais qui ont en commun "l'effort extrême et la discipline physiques" explique le réalisateur. "J'aime vraiment y penser aussi comme à une peinture et pas seulement comme à un drame psychologique d'êtres humains traumatisés, parce qu'ils le sont" nous dit encore le réalisateur à propos de ses choix visuels. "Par exemple, je ne voulais pas filmer le combat entre Aleksei et Jomo comme dans un Rambo. Cela aurait été ridicule. J'avais envie de tourner ce film d'une manière différente, plus abstraite."