"Les murs de Bergame", documentaire sur la pandémie, est notre coup de cœur de la Berlinale 2023
Stefano Savona livre un puissant témoignage tourné au cœur de l'épicentre de la pandémie du Covid en Europe. Du grand cinéma documentaire ni anxiogène, ni militant mais noble et poignant.

- Publié le 24-02-2023 à 18h52
- Mis à jour le 24-02-2023 à 18h58

Le jury de la 73e Berlinale, présidé par Kristen Stewart, rendra son palmarès samedi 25 février. Les Murs de Bergame de Stefano Savona n'y figurera pas, malheureusement, parce que ce film, confiné à la section Encounters, n'a pas été retenu en Compétition. Un choix d'autant plus surprenant de la part des programmateurs : de l'avis de nombreux professionnels – dont nous sommes – plusieurs films prétendants à l'Ours d'or ont dramatiquement déçu.
Le sobre mais puissant documentaire Les Murs de Bergame de Stefano Savona aurait eu d'autant plus sa place parmi les prétendants à l'Ours d'or qu'outre ses qualités cinématographiques intrinsèques, il répond à l'obsession de faire sens de la direction de la Berlinale. Aussi parce que, sur la forme, comme sur le fond, il balaie les piètres et opportunistes documenteurs qu'on a vu circuler au moment des événements. Ce réalisateur italien, fort d'une expérience solide, apporte son regard et son recul sur la pandémie du coronavirus, alors même que la guerre en Ukraine, depuis un an, nous la fait déjà paraître lointaine.
Entre le 20 février et le 31 mars 2020, quelque six mille personnes sont décédées du SARS-CoV-2 ou Covid-19. C'est le seul rappel factuel, texte blanc sur fond noir, des Murs de Bergame. On s'en souvient : la cité lombarde est alors, en Europe, l'épicentre de l'épidémie. Les images chocs d'un cortège des camions militaires transportant des cercueils en pleine nuit vers d'autres communes du nord de l'Italie ont fait le tour du monde. Le réalisateur les intègre", écho et lien avec l'impact de la pandémie.
Savona n'est pas un inconnu. En 2011, il a tourné Tahrir, place de la Libération au cœur même des événements de la révolution égyptienne. Le réalisateur n'est pas un journaliste d'actualité. Il œuvre plutôt pour la mémoire.

Sur la pointe des pieds
Dès les premières semaines de la crise, en Italie, lui qui vit à Paris depuis plusieurs années, décide de se rendre à Bergame, avec une équipe de sept étudiants et étudiantes qui vont chacun filmer de leur côté, selon un plan de travail établi en commun chaque jour, au gré des événements et des rencontres. "Sur la pointe des pieds, nous avons commencé à filmer la vie de ceux qui, au péril de leur vie, tentaient d'affronter, comprendre et surmonter l'urgence qui nous submergeait tous."
Pendant quatre mois, ils vont observer, écouter, coller au plus près des gens ordinaires confrontés à une situation extraordinaire. "Notre pari était de restituer les gestes d'une communauté en résistance. Chaque soir, pendant de nombreux mois, nous nous sommes réunis pour regarder les images que nous avions recueillies, en essayant de trouver les liens invisibles qui les unissaient".
Le film commence par des vues nocturnes de la ville, tout juste placée en quarantaine. On entend les voix des infirmières et urgentistes qui répondent à des citoyens inquiets, paniqués. Eux-mêmes sont encore démunis face à un virus dont ils ignorent presque tout. Mais ils se veulent rassurants, donnent des réponses pragmatiques, prodiguent des conseils, voire des paroles rassurantes.

Rester à juste distance
Le réalisateur et son équipe tiennent la caméra à juste distance. "Il n'était pas question de filmer les visages des patients, nous dit-il. Les autorités ont installé un hôpital de campagne dans un centre d'exposition. Nous avons pu rester discrets, ne pas gêner le personnel soignant." Une grammaire se met en place : filmer les regards des soignants, capter les gestes de corps. "L'un des premiers entretiens qu'on a filmé était celui d'une infirmière avec laquelle nous faisions les allers-retours matin et soir. Après le septième ou le huitième, on a eu l'idée de filmer son regard dans le rétroviseur pendant qu'elle nous parlait. Cela a guidé le reste."
On capte la fatigue dans des regards, l'empathie dans les gestes de la main, un "check" rassuré entre une infirmière et un patient qui se sent mieux… Dans les morgues et sociétés de pompes funèbres, on travaille d'arrache-pied, on assemble des cercueils à la chaîne.
Passé l'urgence des premières semaines, Savona et ses étudiants observent ensuite l'organisation dans la ville confinée : les assistants sociaux qui livrent des repas à domiciles, des proches de patients ou des convalescents qui partagent leur première expérience. Dans cette ville très religieuse, un curé dispense une messe de Pâques depuis la cour d'une résidence d'un bâtiment, ses paroissiens l'écoutant depuis leur balcon.
Il faut filmer ce qui semble anodin. Parce que plus tard, cela devient précieux.
Puis vient le temps du deuil. Des proches de disparus, des personnes qui ont été en service réanimation partagent leur expérience, leur ressenti dans des groupes de parole. On comprend alors la place de ces images d'archive que le réalisateur a insérées tout au long de son film : films et photos de famille, souvenir de la vie à Bergame en d'autres temps. C'est un écho. "Des patients qui ont été dans le coma pendant plusieurs jours ou semaines, ont expliqué qu'ils avaient des souvenirs qui leur revenaient dans une espèce de demi-conscience". Ces images reflètent la démarche du réalisateur : "Il faut filmer ce qui semble anodin. Parce que plus tard, cela devient précieux." C'est précisément ce que Les murs de Bergame : un film précieux.