"I'm Still Here" : le retour réussi de Walter Salles en Compétition à la Mostra de Venise 2024
À l'applaudimètre, le cinéaste brésilien a reçu un triomphe, dimanche soir en Compétition de la 81e Mostra de Venise. Avec une évocation puissante et humaine des années de dictature au Brésil dans les années 1970.

- Publié le 01-09-2024 à 19h09
- Mis à jour le 01-09-2024 à 19h10

Cela fait dix ans que Walter Salles n'avait plus réalisé de film, depuis son adaptation du roman culte de Jack Kerouac Sur la route, avec Viggo Mortensen. Dimanche soir, le cinéaste brésilien a fait un retour remarqué en Compétition de la Mostra de Venise avec le très beau I'm Still Here, un drame familial émouvant sur fond de dictature brésilienne.
Rio de Janeiro, Noël 1970. La mer est belle. Sur la plage de Leblon, les ados jouent au volley-ball, les enfants construisent des châteaux de sable… Vivant dans une belle maison à deux pas, la famille Paiva mène une existence privilégiée et heureuse. Avec cinq enfants dont quatre filles, la maison est pleine de vie. D'autant que les parents, Rubens (Selton Mello), ingénieur, et sa femme Eunice (Fernanda Torres), adorent recevoir des amis…
Pourtant, une menace sourde pèse. À la télévision, on ne parle que de ces enlèvements d'ambassadeurs. Les militaires patrouillent dans les rues. Les hélicoptères sillonnent le ciel. Un jour, des hommes en armes débarquent à la maison et emmènent Rubens. Eunice va alors tout faire pour découvrir ce qui est arrivé à son mari…

Retrouvailles avec le Brésil
De retour au Brésil pour la première fois au cinéma depuis Une famille brésilienne en 2008, Walter Salles signe avec I'm Still Here une évocation puissante de l'horreur de la dictature militaire qui régna sur le Brésil de 1964 à 1985. Vingt et une années durant lesquelles 20000 personnes furent assassinées arbitrairement et des centaines d'autres disparurent sans laisser de trace.
Si l'histoire de la disparition de Rubens Paiva marqua les esprits à l'époque, faisant la une des journaux à l'étranger, c'est que l'homme était un ancien sénateur du Parti travailliste, forcé à l'exil après la mise en place de la dictature. Avant de rentrer au Brésil avec sa famille, où il aida clandestinement les mouvements de résistance. Qualifiés de "terroristes" par le régime brésilien alors en place et par ses médias.
Si cette histoire est restée dans les mémoires, c'est aussi grâce au combat d'Eunice Paiva qui, durant des dizaines d'années, s'est battue pour la mémoire de son mari. Un combat retracé par son fils Marcelo Rubens Paiva (qui était présent à Venise ce dimanche) dans I'm Still Here. C'est ce livre qu'a décidé d'adapter Walter Salles.

Une maison à la "Roma"
Ayant lui-même fréquenté la famille Paiva quand il était jeune, le réalisateur de Central do Brasil (1998) et de Carnets de voyage (2003) a été profondément ému par ce récit de disparition forcée, raconté de l'intérieur d'une famille. Une famille que Salles décrit avec une grande justesse, une profonde humanité, prenant longuement le temps de montrer son existence heureuse avant la tragédie.
Où tout tourne autour de cette maison pleine de vie au bord de la plage, qui est bien plus qu'un simple décor pour Walter Salles. Celui-ci réussit en effet le même tour de force qu'Alfonso Cuarón dans Roma, qui inscrivait son récit autobiographique dans une maison de Roma, quartier aisé de Mexico. Une maison désormais iconique, que les touristes viennent observer depuis la rue, tant sa puissance évocatrice était forte à l'écran. On a exactement le même sentiment dans I'm Still Here. Même si le foyer n'est plus ici un refuge contre le climat politique ambiant, celui-ci s'immisçant jusqu'à l'intérieur du foyer pour condamner une famille à une vie d'angoisse…

Un reflet d'aujourd'hui
Grâce à une magnifique reconstitution historique, Walter Salles nous replonge dans l'atmosphère trouble du Brésil des années 1970, où une partie des habitants de Rio vivent dans l'insouciance. Aveugles et sourds aux atrocités du régime militaire, qui ne concernent que de loin ces citoyens modèles n'ayant rien à se reprocher…
Walter Salles a eu beaucoup de mal à produire I'm Still There, qu'il a mis sept années à développer, en traversant notamment les sombres années Bolsonaro. "À un moment, j'ai eu l'impression que le film ne parlait plus des années 1970, mais à ce qui se passait dans la rue au Brésil. Quand je vois ce qui se passe en Hongrie ou ce qui risque de se passer à nouveau aux États-Unis, je ressens l'angoisse de notre époque. Le film n'a pas été fait pour cela. Il rend hommage au courage de cette famille. Mais il y a un moment où un film ne vous appartient plus", confiait Walter Salles dimanche après-midi en conférence de presse.
Le matin, à l'issue de la projection de presse, I'm Still Here est le film qui a reçu les applaudissements les plus nourris jusqu'ici. Reste à voir ce qu'en pensera le jury d'Isabelle Huppert…

Ainda estou aqui/I'm Still Here Drame De Walter Salles Scénario Murilo Hauser, Heitor Lorega Photographie Adrian Teijido Musique Warren Ellis Montage Affonso Gonçalves Avec Fernanda Torres, Selton Mello, Marjorie Estiano, Fernanda Montenegro… Durée 2h16