"April", un choc géorgien en Compétition de la Mostra de Venise
Ce mardi après-midi, Dea Kulumbegashvili a marqué les esprits avec un film âprement féministe sur la condition des femmes en Géorgie.

- Publié le 05-09-2024 à 16h56
- Mis à jour le 05-09-2024 à 17h17

Ce mardi, la Compétition de la 81e Mostra de Venise a vibré face à April, second long métrage de Dea Kulumbegashvili, après Beginning en 2020. Retrouvant son actrice Ia Sukhitashvil, la jeune cinéaste géorgienne livre un portrait de femme austère mais brillant, qui se place en candidat sérieux pour le Lion d'or.
Gynécologue-obstétricienne, Nina (Sukhitashvil) mène une existence terne dans une petite ville de province. Entièrement dédiée à son travail, la jeune femme sillonne les campagnes pour pratiquer des avortements clandestins auprès de femmes démunies. Un jour, alors qu'un accouchement se passe mal à l'hôpital, résultant par la mort d'un nouveau-né, l'existence de Nina bascule. Elle se sent de plus en plus sous le regard des autres et remet en question son propre rapport à la sexualité…

Le corps des femmes
Alors que la Géorgie a restreint l'accès à l'avortement en octobre 2023 et qu'un peu partout dans le monde, le droit à l'avortement a tendance à reculer, April est un film d'une cruelle actualité. Mais Dea Kulumbegashvili ne fait pas de son film un plaidoyer. Il s'agit plutôt pour la cinéaste de décrire la difficulté d'être femme dans une société géorgienne toujours très traditionnelle.
Un peu comme sa compatriote Elene Naveriani dans l'impressionnant Blackbird Blackbird Blackberry (sorti sur nos écrans en début d'année), Dea Kulumbegashvili livre un portrait de femme vivant loin des hommes et développant un rapport très personnel à la sexualité et à la sensualité. Mais ce personnage reste ici assez inaccessible. Froide, professionnelle, Nina est difficile à saisir. Notamment grâce à la mise en scène, brillante, de Kulumbegashvili, qui nous donne accès à son intériorité, complexe, et ce en glissant vers le fantastique et l'onirisme.
Une mise en scène rigoureuse
Construit sur une succession de longs plans fixes très rigoureux, en format 4/3, April accumule les scènes d'une rare intensité, notamment celles d'un accouchement et d'un avortement, qui placent le spectateur dans un état quasi hypnotique.
À l'écoute des bruits de la nature, faisant appel à un paysage sonore angoissant, le film plonge le spectateur dans une expérience sensorielle puissante, très déstabilisante. Notamment par une approche du cadre très originale, alternant vision subjective et approche frontale de la réalité et de la nature (dans des séquences confinant à l'abstraction). Le procédé fonctionne parfaitement, notamment dans les scènes de dialogues, pour créer une atmosphère déconcertante, souvent plombée. En écho à la condition des femmes en Géorgie, dont le corps ne leur appartient pas vraiment tout à fait.
Film très dur sur le fond et fascinant sur la forme, April, produit par l'Italien Luca Guadagnino (qui présentait, mardi en Compétition, son nouveau film Queer), ne devrait pas laisser indifférent la présidente du jury Isabelle Huppert…

April Drame atmosphérique Scénario et réalisation Dea Kulumbegashvili Photographie Arseni Khachaturan Montage Jacopo Ramella Pajrin Avec Ia Sukhitashvili, Kakha Kintsurashvili, Merab Ninidze… Durée 2h14