L'écrivain belge Marcel Moreau est mort du coronavirus
Auteur d'une œuvre considérable et disparate, il est mort dans la nuit de vendredi à Paris, à 86 ans.

- Publié le 04-04-2020 à 14h10
- Mis à jour le 06-04-2020 à 20h59

Le grand écrivain belge, ce musicien de la langue, est mort à 86 ans, à Paris du coronavirus
Le chorégraphe Patrick Bonte le considérait comme son père spirituel. II lui avait consacré son mémoire universitaire en 1977, Marcel Moreau, le refus des limites. Il lui fut très lié jusqu'aujourd'hui: "Dès le départ, il fut un écrivain du débordement, à l'écriture puissante, d'une revanche sur la vie, contre tous les honneurs, contre toutes les falsifications, qui côtoyait les abîmes. Un Rabelais avec un rythme d'écriture comme une cavalcade, mais aussi de grands romans très accessibles."
Le très grand écrivain belge Marcel Moreau est mort dans la nuit de vendredi à Paris à 86 ans du coronavirus, entouré des siens. Il était né en 1933 à Boussu dans le Borinage, dans un milieu très modeste. Son père était couvreur, un milieu ouvrier dans lequel régnait comme il le disait lui-même un "pur vide culturel, une absence totale de repère pour l'esprit".
Il perdit son père à quinze ans et arrêta quelque temps plus tard ses études. Il vivait alors de divers métiers jusqu'à devenir aide-comptable à Bruxelles pour le journal Le Peuple, puis dès 1955, correcteur au Soir.
En 1963, il publiait son premier roman Quintes, qui connut d'emblée un immense succès, salué notamment par Simone de Beauvoir. Suivirent Bannière de bave (1965), La Terre infestée d'hommes (1966) et Le Chant des paroxysmes (1967). Puis L'Ivre livre, (1973). Près de 60 livres de qualité parfois inégale.
Pour Morgane Vanschepdael des Editions Maelstrom: "Lire un livre de Marcel Moreau, c'est vivre en soi des aventures innommables. C'est se lever de sa chaise en hurlant des cris de joie, de révolte, des "eurêka", c'est éprouver au plus profond de son être cette gratitude, d'avoir compris, d'être compris. S'il est resté beaucoup trop méconnu, peut-être est-ce parce qu'il n'y a pas de mots existants pour retranscrire ce qui sourd de son œuvre."
En 1968, Moreau s'installait à Paris avec sa famille, engagé comme correcteur aux éditions Alpha. Il publiait un nouveau roman, épistolaire celui-ci, Écrits du fond de l'amour (1968). Il fut aussi correcteur au Parisien libéré et au Figaro. En 1971, il publiait Julie ou la dissolution, son (excellent par ailleurs) roman le plus connu où il raconte comment un bureau peut basculer dans le délire. Puis L'Ivre livre (1973) et Discours contre les entraves (1979).
Anarchiste
Il effectuera également de nombreux voyages: URSS, Inde, Cameroun, Chine, Iran, Népal, Canada, Mexique, États-Unis et se liera avec des personnalités telles que Topor, Anaïs Nin, Dubuffet et Paulhan. Comme avec le chorégraphe Patrick Bonte et avec Raoul Vaneigem le situationniste, l'auteur du livre culte de Mai 68, Traité du savoir vivre à l'usage des jeunes générations. Il partageait avec Vaneigem une vue anarchiste du monde. Il disait par exemple: "Un homme qui ne pense pas par lui-même et vit télécommandé est une prison bipède."
Jacques Sojcher qui l'a très bien connu et qui lui vouait une grande admiration souligne: "C'était un musicien de la langue. Il écrivait sans cesse, se levait à 5h du matin pour écrire. Il avait une jouissance du rythme d'écrire, une exaltation d'écrire."
En 1977, son amie Anaïs Nin mourait. Il publiait alors son grand hymne à Vénus, Le Sacre de la femme, illustré par Topor, puis, en 1979, Discours contre les entraves, où il évoquait, entre autres choses, certains de ses voyages.
Considéré comme un écrivain au style verbal particulier, organique teinté de lyrisme et d'envolée paroxystique, à la plume singulière et inclassable, il est l'auteur d'une œuvre considérable, un "génial saboteur littéraire" qui aimait à se présenter comme "immondain" et s'est toujours tenu à l'écart des compromis littéraires.
Il disait encore: "Il ne suffit pas que l'écriture soit un chant, il faut qu'elle drogue, qu'elle enivre, qu'elle provoque chez le lecteur ces somptueuses titubations intimes sans lesquelles il n'est point de profondeur révélée. Il s'agit d'écrire un livre qui se boive, qui se danse plus qu'il se lise…" (lettre à Anaïs Nin). Celle-ci disait de lui, "il est des profondeurs dans lesquelles la plupart des êtres n'osent s'aventurer. Ce sont les abîmes infernaux de notre vie instinctive, cette descente dans nos cauchemars si essentielle à notre "re-naissance" même. Le voyage mythologique du héros implique le grand combat avec les démons. Marcel Moreau a engagé cette lutte."
L'écrivain Claro le saluait encore en 2018 dans Le Monde pour la sortie de son livre A dos de Dieu, ou l'Ordure lyrique. Il écrivait: "L'œuvre de Marcel Moreau, riche et forte d'une soixantaine d'ouvrages, semble célébrer les noces de l'ogre et de la camarde. A la fois rabelaisienne et rimbaldienne, elle est également secouée par des pulsions et des scansions qui rappellent les "suppliciations" d'Artaud. Stimulée par l'excès, elle nous rappelle combien le verbe, dûment mâché, est barbaque et non véhicule. Combien écrire tient de la sommation, non de la confiserie."