Woody Allen se raconte dans "Soit dit en passant"
Tout ce que vous avez toujours voulu savoir sur Woody Allen en 536 pages de "Soit dit en passant", son autobiographie.

- Publié le 11-08-2020 à 13h31
- Mis à jour le 11-08-2020 à 13h37

Il ne faut pas se jeter sur l'autobiographie de Woody Allen, comme un socialiste wallon sur un mandat d'intercommunale. Il faut plutôt se le réserver pour un moment privilégié, ça ne se lit pas d'une traite, ce n'est pas une course. Il faut surtout mettre à profit cette montée du désir pour revoir une période majeure de l'œuvre de Woody Allen, celle des années 80, de Comédie érotique d'une nuit d'été à Maris et Femmes , celle de Zelig , d'Hannah et ses Sœurs , de son chef-d'œuvre absolu La Rose pourpre du Caire , son autoportrait intime. "Si vous voulez savoir lequel de mes personnages me ressemble le plus, vous n'avez qu'à regarder Cecilia dans La Rose pourpre du Caire" , avoue-t-il page 35.
C'est qu'après avoir lu Soit dit en passant , il est difficile de re(voir) ces films pour ce qu'ils sont, des œuvres fabuleuses, car ils auront été parasités par le portrait de leur interprète principale, Mia Farrow. Certes, le réalisateur ne tarit pas d'éloges à propos de la comédienne dont il a révélé l'extraordinaire palette en une dizaine de longs métrages. Mais, sous la merveilleuse actrice, il dévoile une femme perfide, sordide, désaxée voire démoniaque. Personne ne pourra nier qu'elle a réussi à souiller mondialement l'image personnelle de Woody Allen, échouant de peu à l'empêcher de tourner.
Un bijou littéraire
Le récit de son calvaire en faux coupable à la Hitchcock occupe une bonne centaine de pages où Woody Allen perd presque son sens de la formule et ses qualités littéraires qui font le sel de cet ouvrage qui tient tout à la fois du roman, de l'autoportrait et de la tragédie.
Le roman, c'est celui de l'enfance d'Allan Stewart Konigsberg chez des parents aussi mal assortis que " Hannah Arendt et Frank Sinatra. Ils n'étaient d'accord sur absolument rien et mes bulletins scolaires" . C'est à la fois la partie la plus savoureuse du livre et la démonstration qu'il aurait pu devenir un écrivain majeur si le hasard l'avait voulu. Il porte sur ses premières années un regard inattendu, singulier, dénué de sensiblerie, chargé de nostalgie mais dépourvu de passéisme et toujours incorrect. L'idée n'est pas d'être provocant mais plutôt honnête à sa façon. "Maman avait cinq sœurs, au physique plus ingrat les unes que les autres, et elle était sans doute la plus laide" , ça ne se dit pas de sa maman. Pas plus qu'on ne dit de son papa : "Si j'avais été élevé par mon seul père, j'aurais probablement aujourd'hui un casier judiciaire aussi long qu'un rouleau de la Torah." Et pourtant, on sent qu'il chérit sa famille tout au long de ces années où il déteste l'école et se rêve en champion sportif. Athlétisme ou base-ball ? On verra.
Woody Allen en petit garçon, c'est un bijou littéraire qui s'adresse à tout le monde, les cinéphiles y reconnaissant, ici ou là, des séquences de Radio Days et d' Annie Hall notamment.
Ceux qui fabriquent ses films
Ces cinéphiles trouveront, sans doute, que le réalisateur consacre finalement peu de place à ses films, préférant s'attacher à ceux qui l'ont aidé à les fabriquer. À commencer par son agent Jack Rollins, celui qui a saisi immédiatement son potentiel, l'a patiemment développé, pour lui permettre de créer en toute indépendance jusqu'à son dernier souffle, à plus de 100 ans. De son décorateur depuis 1983 ( Zelig ), Sandro Loquasto, dont il célèbre la débrouillardise, à ses monteuses Susan E. Morse et Alisa Lepselter dont il loue la combativité de chacune durant leurs 20 années respectives. De Gordon Willis, artiste de la lumière et chimiste de pellicule à Juliet Taylor, sa directrice de casting durant 43 films, mais surtout la toute première lectrice de chacun de ses scénarios, car elle ne ménageait pas ses commentaires. La fidélité de son équipe explique, en partie, son ahurissante productivité.
Quant aux acteurs, il ne tarit pas d'éloges même à l'égard de ceux qu'il a remplacés en cours de tournage comme Michael Keaton et John Gielgud, voire ceux qui sont tombés au montage comme Vanessa Redgrave ou Alan Arkin. "Je suis un imperfectionniste ", dit-il, se caricaturant en fonctionnaire de la caméra, arrivant le matin sans trop savoir quelle scène il va tourner et pressé de quitter le plateau le soir, pour être à l'heure pour le souper avec ses filles ou le match des Knicks. Diane Keaton occupe un statut particulier, celui d' "étoile polaire" , celle vers qui il se tourne quand il est perdu.
L'autoportrait n'est pas flatteur mais culturellement incorrect. Ainsi, il estime que Edith Wharton, Henry James ou F.S. Fitzgerald écrivent moins bien sur New York que Jimmy Cannon, son journaliste sportif préféré. Il n'a jamais vu Hamlet , ni lu Ulysse , n'aime pas trop Sueurs froides de Hitchcock, ni To Be or Not to Be de Lubitsch et ne voit pas en quoi Chaplin jonglant avec un ballon soit un exemple de génie comique. Les deux génies à ses yeux sont Groucho Marx et Ingmar Bergman, alors que Un tramway nommé désir de Kazan constitue "la perfection artistique absolue" . Et rien ne l'émeut plus que les paroles de Cole Porter "Tu ne vaux pas ces fortunes qu'on paie pour les asperges hors saison" . Entre les sauterelles et les grenouilles, il compte les vélos parmi les dix plaies d'Égypte. De quoi ne pas se faire que des amis même si dans ses productions, les femmes sont payées exactement au même salaire que les hommes.
Un souci de rééquilibrage
L'écriture de Woody Allen est particulière car on a l'impression qu'il se tient juste à côté de nous. D'ailleurs, le texte est d'une traite, pas de chapitres mais beaucoup de digressions comme une conversation. Il est très drôle, très franc, parfois poétique même. On a le sentiment qu'il profite de l'occasion pour effectuer certains rééquilibrages.
À propos de ses films. Il n'aime guère Manhattan - il a d'ailleurs proposé à United Artists de le détruire - alors qu'il considère Wonder Wheel comme son "meilleur film à ce jour ". À propos de son parcours, il consacre énormément de pages à sa période d'auteur de blagues, de nègre pour animateurs télé, d'acteur de stand-up et déclare son admiration à ceux qui l'ont façonné, des inconnus pour la plupart. À propos des femmes de sa vie, il réévalue le rôle de sa deuxième femme, Louise Lasser, et brosse un portrait complice de Soon-Yi, sa compagne depuis 30 ans.
Ce ton Soit dit en passant se rompt quand on passe du rééquilibrage à la mise au point à propos de l'affaire qui l'a transformé en héros des tabloïds lorsque Mia Farrow l'accusa d'avoir violé Dylan, sa fille de 7 ans. On ne peut la résumer en deux phrases mais citons deux arguments avancés.
Le premier, c'est que Woody Allen se serait épargné un tel cauchemar s'il avait accepté la transaction à l'amiable fixée par l'avocat de Mia Farrow à 7 millions de dollars. "Je n'avais pas peur de la vérité et je n'allais pas acheter le silence ." Le deuxième, c'est que non seulement les deux enquêtes approfondies ont blanchi Woody des accusations portées contre lui, mais on lui a permis, ensuite, d'adopter deux filles avec Soon-Yi. L'administration judiciaire l'aurait-elle autorisé si Woody Allen était le Dutroux que Mia Farrow décrit ?
Soit dit en passant est un must pour les inconditionnels de Woody et pour les autres, c'est l'autoportrait culturellement incorrect mais drôle et riche en anecdotes d'un " tragédien enfermé dans le corps d'un humoriste" .
"Soit dit en passant", Woody Allen, Stock, env. 25€.