Edgar Morin, les leçons de cent ans de vie
Le nouveau livre d'Edgar Morin transmet les enseignements tirés de son expérience de la complexité humaine.

- Publié le 15-06-2021 à 12h23
- Mis à jour le 15-06-2021 à 16h09

Edgar Morin aura cent ans le 8 juillet. Le 13 juillet, le Festival d'Avignon le fêtera dans la Cour d'honneur du Palais des papes pour dessiner encore "une nouvelle voie pour notre temps". Il y a une semaine, il était l'invité unique de François Busnel à la Grande Librairie.
On dit que les plus grands arbres, comme les cèdres, produisent une quantité exceptionnelle de fruits à la fin de leur vie pour tenter malgré tout de continuer à vivre.
Edgar Morin, penseur indispensable des XXe et XXIe siècles, est de cette sorte, omniprésent ces dernières années par ses livres (plus de 60 dans sa vie), ses analyses de la crise du Covid qu'il voit à travers la nécessité d'une pensée complexe et non pas réductrice, par ses interviews, et jusqu'à ses tweets quotidiens.
Le secret d'une telle longévité est sans doute dans ses gènes et la résilience acquise très tôt quand il survit par miracle à une naissance très difficile et, plus tard, à dix ans, à la mort de sa mère adorée. Mais on peut davantage y voir l'impact de son amour de la vie et comme il nous le disait lui-même, "dans la curiosit é qui reste et qui me fait surmonter mes moments de peur". Un de ses derniers tweets évoquait sa vie calme à Montpellier et son émerveillement de tout : "Un petit oiseau gazouille et fait la mê me trille à r é p é tition. J'ai l'impression qu'il m'appelle".
Penser la complexité
Son nouveau livre, Leçons d'un siècle de vie, rédigé à la suggestion, dit-il, de sa compagne, la sociologue Sabah Abouessalam, est un essai court et limpide qui résume l'expérience de toute une vie et en tire des leçons.
Ceux qui suivent Morin depuis longtemps n'y trouveront aucun scoop mais bien un résumé plein de sa brillante intelligence et de sa chaleur humaine. Pour les autres, c'est une belle occasion de faire un bout de chemin avec un penseur qui peut éclairer nos temps obscurs.
Le livre témoigne du courage et de la perspicacité dont a fait preuve Morin toute sa vie pour défendre une certaine idée de l'homme. On l'a encore vu ces dernières années soutenir avec radicalité les thèses écologiques et s'indigner du sort réservé aux réfugiés. Mais on y retrouve aussi son goût contagieux pour jouir de la vie, pour les compagnonnages, et pour les extases poétiques.
Le livre tire donc des leçons de son existence. Et d'abord celle de la pensée complexe dont il est le meilleur philosophe : "La pensée, écrit-il, doit affronter et non éliminer la contradiction", car comme le disait Héraclite "Concorde et discorde sont père et mère de toutes choses".
Il veut inciter son lecteur "à faire émerger en lui la conscience des complexités humaines, si souvent masquées par les simplismes, unilatéralismes et dogmatismes." Un rappel nécessaire à l'heure où les débats médiatiques se résument souvent à des affrontements réducteurs.
Vivre et non survivre
Une de ses grandes leçons est qu'"il faut vivre et non pas seulement survivre". Il avait choisi cette ligne en s'engageant à 20 ans dans la Résistance malgré les risques mortels. Pour cet humaniste, "une des tragédies humaines les plus profondes et les plus universellement répandues est que tant de vies humaines sont consacrées et condamnées à la survie."
Vivre et non survivre fut un des slogans de Mai 68. Morin déplore que les hommes et les femmes soient "si souvent traités uniquement comme objets statistiques et cessent d'être reconnus comme êtres humains."
Vivre, dit-il, c'est "s'intégrer à des communautés, être reconnu par les autres, ne fut-ce que par le bonjour en rue d'un inconnu qui nous dit 'tu existes, je te reconnais comme être humain'".
Vivre, c'est aussi donner à sa vie ce qu'il appelle une qualité poétique, traversée de petits bonheurs comme de grandes extases (qu'on trouve autant dans l'engagement politique que dans l'éblouissement des sens) : "l'état poétique est cet état émotion devant ce qui nous semble beau non seulement dans l'art, mais aussi dans les expériences de nos vies, dans nos rencontres."
Trouver des chemins
Nos identités, rappelle-t-il, sont unes et multiples à la fois. Il nous faut trouver des chemins dans l'incertain et l'imprévu. Chance et malchance, bonheur et malheur peuvent même être plus liés qu'on ne le croit, un malheur pouvant s'avérer source ensuite de bonheur…
Edgar Morin analyse encore ses expériences politiques, jusqu'à la crise du Covid qui nous a imposé de reconnaître la nécessité d'une pensée complexe. Il rappelle que "problématiser" peut engendrer le doute. Mais que le doute est "un véritable détoxifiant de l'esprit".
Il conclut sur la bipolarité de la vie, "à la fois cadeau et fardeau, merveilleuse et terrible" : "Parfois, je suis submergé par l'amour de la vie, parfois, je suis submergé par la cruauté de la vie" et il suggère d'y répondre par "la raison ouverte" et "la bienveillance aimante".
L'ultime phrase du livre est : "L'esprit humain est devant la porte close du Mystère."
- Edgar Morin | Leçons d'un siècle de vie | essai | Denöel | 151 pp., 17 €, version numérique 12 €
EXTRAIT
"Je veux ajouter que tout ce que j'ai fait de bien a d'abord été incompris et mal jugé. Et pourtant je n'ai voulu ni cherché à être atypique ou rebelle. Mais l'autonomie de l'esprit conduit sans qu'on le veuille à la déviance. Il faut accepter l'incompréhension et le discrédit."