John Stuart Mill, l'antidote libéral au néolibéralisme
Le grand penseur libéral britannique reste largement méconnu du public francophone. À tort.

- Publié le 10-03-2022 à 15h00
- Mis à jour le 10-03-2022 à 15h01

Proclamer l'actualité d'un intellectuel en l'extirpant de son glorieux passé confine souvent au lieu commun. L'œuvre de John Stuart Mill (1806-1873), qui combine le meilleur du libéralisme, du conservatisme et du socialisme, mérite toutefois d'être redécouverte. Penseur de la modernité à placer au même rang qu'un Alexis de Tocqueville, Mill a offert, il y a deux siècles, des réponses visionnaires aux interrogations contemporaines. C'est la thèse développée par Camille Dejardin, jeune agrégée de philosophie, dans une somme qui s'adresse aux amoureux de l'histoire des idées.
À huit ans, il lit Platon
Né à Londres, John Stuart Mill passe son enfance dans une famille roturière, au train de vie modeste, mais où l'on reçoit l'économiste David Ricardo ou encore le philosophe Jeremy Bentham. Aîné de neuf enfants, le petit John voit son éducation supervisée par son père qui veut forger un pur esprit humaniste. À huit ans, il a lu dans le texte les principaux dialogues de Platon et tout Hérodote. À douze ans, il s'attaque à Aristote tout en s'initiant aux auteurs de son temps (Adam Smith, notamment). Sa seule distraction : les livres d'histoire et la transmission de son savoir à ses jeunes frères et sœurs.
Jusqu'à ses vingt ans, il suit le parcours d'un jeune homme surdoué et extrêmement sollicité. Agnostique à tendance athée, francophile, démocrate, militant prêt à faire de la prison (il passera une nuit au cachot après avoir distribué des tracts en faveur de la contraception), John Stuart Mill connaît en 1826 une crise existentielle.
Au-delà de l'utilitarisme
Cette sorte de dépression l'amène à rejeter l'éducation autoritaire et dépourvue de tendresse reçue depuis son enfance. En surmenage intellectuel, il perd brutalement toute motivation et rejette la vision du monde de Jeremy Bentham, pilier de l'aride doctrine utilitariste (les individus sont des calculateurs qui cherchent à "maximiser" leur plaisir) qui, jusque-là, l'avait guidé.
Il découvre alors la poésie romantique et reprend goût à la vie. "C'est un revirement majeur dans sa vision du monde, jusque-là dominée par le calcul des plaisirs et des peines et par la poursuite de l'idéal de Bentham, le plus grand bonheur pour le plus grand nombre", écrit Camille Dejardin. L'utilitarisme de Mill est ainsi expurgé de ses éléments les plus inhumains. Chez lui, l'"utilité" se confond avec le bonheur. L'épanouissement d'individus libres, éduqués, sensibles, en est l'une des conditions.
En lutte contre le "patriarcat"
Cet attachement radical au progrès humain conduit naturellement John Stuart Mill à se placer à l'avant-garde de la cause féministe. Paru en 1869, l'essai polémique sur L'Asservissement des femmes constitue l'un de ses legs majeurs. Pour lui, le patriarcat est une répression qui soumet les femmes tout en limitant leurs possibilités d'émancipation. Le contrat de mariage (dans l'Angleterre victorienne) consacre un droit de propriété exclusif du mari sur l'épouse qui n'a qu'un seul précédent : l'esclavage…
Toutefois, cette sujétion est aussi dégradante pour l'homme. Il souligne que l'éducation prodiguée aux garçons dès leur enfance, leur promettant un pouvoir inconditionnel sur leur future femme, n'est pas "humanisante". Elle encourage à l'orgueil et au culte de soi, qui ne peuvent aboutir qu'au malheur. Le penseur britannique mettra son mode de vie en adéquation avec ses idées. En témoigne la relation respectueuse, fidèle, intellectuelle et égalitaire qu'il entretiendra avec la philosophe Harriet Taylor.
Le monde anglo-saxon n'a que récemment redécouvert le féminisme millien qui se voit récupéré par de nombreux courants militants "dans lesquels il ne se serait probablement pas reconnu, précise Camille Dejardin, à l'instar de mouvements queer ou déconstructivistes qui reprennent à leur compte sa défense de l'originalité individuelle sur les autres déterminations biologiques et sociales".
Repenser le libéralisme
Prise dans son ensemble, l'œuvre de John Stuart Mill jette les bases pour une refondation du libéralisme au XXIe siècle, par opposition au néolibéralisme de la seconde moitié du XXe. Nos sociétés semblent, en effet, avoir abandonné leur idéal premier de liberté humaine au profit de la liberté débridée des capitaux et des marchés. "John Stuart Mill soulignait déjà avec force qu'à problème économique ou social complexe, les solutions ne sauraient être purement économiques ou techniques."
Face aux défis qui se dressent, l'apport de Mill en matière d'égalité, de liberté, de justice sociale, d'éducation, de participation démocratique et même d'écologie pourrait permettre, selon Camille Dejardin, de rendre du souffle à l'idée de progrès à travers une nouvelle utopie libérale.
- ★ ★ ★ Camille Dejardin | John Stuart Mill, libéral utopique. Actualité d'une pensée visionnaire | Essai | Gallimard, coll. Bibliothèque des idées | 400 pp., 24 €, version numérique 17 €