Jane Campion par Jane Campion
Trente-cinq ans d'entretiens avec Michel Ciment brossent un portrait charpenté et intime d'une cinéaste essentielle.

- Publié le 23-03-2022 à 17h23
- Mis à jour le 23-03-2022 à 17h30

"La femme est au centre de la vie et de l'œuvre de Jane Campion. Chacun de ses films a en son centre une protagoniste qui lutte pour son autonomie psychique et sensuelle", analyse Michel Ciment en introduction de son livre Jane Campion par Jane Campion.
C'est bien ce qui rend exceptionnel son dernier long métrage The Power of the Dog, en rupture avec les précédents avec son personnage central masculin alors que le féminin renonce à la lutte pour sombrer dans l'alcool.
Ses douze nominations aux oscars confirment que The Power of the Dog (visible sur Netflix) est un film majeur de 2021, année exceptionnelle pour Jane Campion, auréolée d'un Lion d'argent à Venise et du prix Lumière à Lyon. Voilà qui méritait bien une mise à jour de l'ouvrage de Michel Ciment, pilier de la revue Positif et figure de proue de la critique pour l'érudition de ses analyses, la valeur de ses ouvrages - il fut un des rares à rencontrer Kubrick -, et aussi sa capacité à repérer les talents. En effet, dès ses premiers courts métrages présentés à Cannes en 1986 - Peel lui vaudra la Palme d'or -, il pressent le potentiel et sollicite un entretien avec cette jeune Néo-Zélandaise qui, sept ans plus tard, remportera la Palme d'or avec The Piano. Dès lors, à chaque nouveau film ou saison de sa série Top of the Lake, elle lui accordera un entretien de fond. Ils sont tous rassemblés ici.
En guise d'introduction, l'auteur met à disposition quelques repères biographiques : l'enfance de Jane Campion dans une famille "théâtrale" - un père metteur en scène et une mère comédienne qui formeront la première troupe néo-zélandaise -, sa rivalité avec sa sœur, ses études d'anthropologie en Australie avant de se tourner vers les arts plastiques et puis le cinéma.
Professionnelle et complice
Ce n'est ni une biographie de Jane Campion, ni une étude cinéphile ; ce sont les deux. L'ouvrage marche au rythme chronologique des films avec une critique fouillée en guise de premier pas et une interview approfondie en guise de deuxième. Tous les trois-quatre ans, Jane Campion et Michel Ciment se retrouvent et poursuivent leur conversation professionnelle qui s'est chargée d'une confiance, d'une complicité permettant d'atteindre une profondeur pour explorer les dimensions du film tout en éclairant intimement son autrice.
Work in progress, l'album est régulièrement mis à jour mais l'édition 2022 pourrait bien être la dernière, Jane Campion ayant laissé entendre que ce film serait son dernier. Dès lors, The Power of the Dog n'apparaîtrait plus comme un film de rupture mais bien de clôture d'une œuvre qui a étudié la féminité sous de multiples formes jusqu'à la masculinité.
Réalisé en octobre dernier à Lyon lors de la remise du prix Lumière à Jane Campion, le dernier entretien apparaît d'autant plus important. Au-delà des informations qui enrichissent la connaissance de l'œuvre à propos de la décision de travailler en Nouvelle-Zélande plutôt que dans le Montana, du choix d'Ari Wegner une chef'op sans expérience pour donner sa chance à une femme, de la méthode de travail avec le compositeur ou encore de la recherche du jeune interprète masculin Kodi Smit-McPhee -, l'entretien met le film en perspective à la façon d'un miroir dans lequel se réfléchit la filmographie de Jane Campion. Il livre aussi des clefs dont celle du paysage, élément essentiel de chaque film, comme chez Terrence Malick. "Le paysage m'a toujours inspirée. Cela a commencé en Nouvelle-Zélande, bien sûr. J'aime le sentiment d'être habitée par la nature environnante, se vider la tête, juste sentir l'air, avoir la sensation de faire partie de ce qui vous entoure. Pour moi, cette relation est très importante."
On ajoutera la richesse de l'iconographie, dont des story-boards, et la présence de plusieurs textes personnels de Jane Campion, dont trois nouvelles, et on obtient un must pour tous les admirateurs de la réalisatrice de Un ange à ma table.
- ★ ★ ★ Michel Ciment | Jane Campion par Jane Campion | Entretiens | Cahiers du Cinéma, Collection "Albums", 240 pp., 300 illustrations, 45 €, version numérique 25 €