Un Bonaparte a créé le FBI aux États-Unis
Laurent Moënard nous campe la figure inattendue d'un petit-neveu de Napoléon.
- Publié le 23-03-2025 à 14h07
- Mis à jour le 24-03-2025 à 10h11

Le roi de Westphalie, visitant le Palais Pitti à Florence, croisa une dame sans la saluer, disant simplement à son épouse : "C'est ma femme américaine". Explication : le roi était Jérôme Bonaparte, né en 1784, le plus jeune frère de Napoléon, qui lui avait fait épouser en 1807 la fille du roi du Wurtemberg, puis l'avait installé sur le trône de Westphalie. Or, Jérôme, alors lieutenant de vaisseau dans la marine française, avait épousé à Baltimore, en 1803, Elisabeth Patterson, la ravissante fille d'un riche négociant de la ville. Fou de rage lorsqu'il l'apprit, Napoléon avait refusé de reconnaître ce mariage et fait tant et si bien que Jérôme finit par y renoncer.
Entre-temps, Elisabeth Patterson avait donné le jour à un petit garçon baptisé Jérôme Napoléon. Elle se consacra à son éducation, ne se remaria pas, fit fortune dans l'immobilier et mourut en 1879 à 94 ans. Jérôme Napoléon aura trois fils, dont Charles Joseph, né à Baltimore le 9 juin 1851, qui marquera l'histoire des États- Unis. Laurent Moënard nous raconte son étonnant destin.
Catholicisme social
Charles Joseph grandit dans la solitude d'une grande propriété campagnarde, faite de lectures et d'études, entre une mère presbytérienne et un père qui l'éleva dans la religion catholique. Celle-ci lui forma l'âme et le caractère : dans un monde politique et social dominé par les protestants, il s'imposa en catholique fervent mais sans intolérance et très tôt attentif aux injustices dont souffraient les prolétaires, les Indiens et les Noirs. Il fut soutenu dans cette orientation par une figure majeure de l'Église catholique américaine dont il se fit un ami, James Gibbons, bientôt archevêque de Baltimore, qui eut une influence déterminante sur la rédaction de la grande encyclique sociale Rerum Novarum (1891) du pape Léon XIII, qui le fera cardinal.
Admis à 18 ans dans le saint des saints de la culture et de l'élite universitaires, l'université de Harvard, il y fit des études de droit à l'issue desquelles il s'inscrivit au barreau de Baltimore où sa clientèle fut longtemps celle des victimes de la misère ou du racisme. C'est là que Theodore Roosevelt (1858) l'alla chercher, lorsqu'il accéda à la présidence des États-Unis en 1901, pour l'aider à appliquer son ambitieux programme de réformes. Il commença par le nommer au Bureau des commissaires des Affaires indiennes pour combattre le pillage des territoires attribués aux Indiens dans l'Ouest des États-Unis.
Ministre de la Justice
En 1905, il le fit entrer au gouvernement comme ministre de la Marine et, après quelques mois, comme ministre de la Justice. Bonaparte y gagna bientôt le surnom de "casseur de trusts" (trustbuster), dont la Standard Oil Company et l'American Tobacco Company. Par manque de personnel et d'agents à son ministère, il devait charger des détectives privés de certaines missions ! Il parviendra avec l'aide de Roosevelt à créer en 1908, en dépit de l'obstruction d'une partie du Congrès et de la presse, un Bureau fédéral d'enquête et de renseignement (BOI : Bureau of Investigation) qui s'attaqua bientôt aux "multiples visages de crime" : gangsters, prostitution, immigration illégale, Ku Klux Klan, etc. Bientôt rebaptisé FBI (Federal Bureau of Investigation), il élargira son action avec le temps à la sécurité des États-Unis, devenant la plus célèbre agence policière du contre-terrorisme et du contre-espionnage dans le monde.
Bonaparte, lui, se retira de la vie politique le 15 mars 1909, au terme de la présidence de Roosevelt, et mènera dès lors une vie paisible de gentleman farmer dans sa propriété de Baltimore où son nom a été donné à une avenue de la ville. Il mourut le 21 juin 1921, trois mois après le cardinal Gibbons et deux ans après le président Roosevelt. Avec un de ses neveux qui mourut à New York en 1945, s'éteignit la branche américaine des Bonaparte.
⇒ Charles Joseph Bonaparte | Biographie | Laurent Moënard, Passés/Composés, 285 pp., 22 €, numérique 15 €