"Les milieux de gauche, féministes et queer ne sont pas exempts de violence. Des dynamiques de pouvoir y résident aussi"
Alex Tamécylia est autrice, poétesse. Elle signe un essai féministe au moins aussi poétique que politique, un contre atlas pour éclairer notre époque en quête de nouveaux équilibres homme/femme. Conversation.

- Publié le 03-08-2025 à 08h03

"Les féministes t'encouragent à quitter ton mari, tuer tes enfants, pratiquer la sorcellerie, détruire le capitalisme et devenir trans-pédé-gouine". Saillie signée du télévangéliste Pat Robertson en 1992, à la fois dingue et politiquement assurée de la casse qu'elle allait faire, cette phrase n'a pas disparu de la surface de la Terre, malgré l'incroyable absurdité dont elle se pare. Tellement énorme, d'ailleurs, que les milieux féministes s'en sont souvent emparés pour la démanteler, point par point.
Depuis le temps qu'Alex Tamécylia collecte ses fragments d'écriture à vif, depuis le temps qu'elle réfléchit à la question féministe, et plus largement à l'égalité de droits des personnes minorisées, depuis le temps, oui, elle avait presque fini par ne plus y prêter attention à cette phrase… Dans un bar parisien où elle bosse, elle oubliait même que la phrase surplombait la salle. On en avait fait des t-shirts et leur vente servait justement à nourrir la grande entreprise capitaliste.
Cela fait cinq ans qu'Alex Tamécylia griffonne, digère, synthétise et rassemble. Des notes qu'elle prend un peu partout, sur son téléphone, et "rien ne prévaut au fait de noter une idée", même quand ça nous crée une insomnie, même quand ça fait rater le métro. Depuis cinq ans, la poétesse de 37 ans avait de quoi produire un essai, à mi-chemin entre le poétique et le politique, dont le contenu est, selon l'écrivaine française Coline Pierré, "une sorte de résumé les épisodes précédents du féminisme en Occident".
Dans les salons rococo de la bruxelloise Maison Amazone, alors que l'objet rose fluo au titre provoc' est posé entre nous, Alex Tamécylia dissèque en conscience ce qu'était l'enjeu de ce livre qui flirte avec le récit de soi, dans une langue qui dit le combat.
La citation du télévangéliste états-unien Pat Robertson est le titre de votre essai : "Les féministes t'encouragent à quitter ton mari, tuer tes enfants, pratiquer la sorcellerie, détruire le capitalisme et devenir trans-pédé-gouine". À quel moment vous-êtes vous saisie de cette phrase ?
Cette phrase est issue d'une lettre adressée, en 1992, au Washington Post par Pat Robertson, télévangéliste états-unien, représentant de la droite chrétienne américaine. Il est alors en opposition à une loi pour l'égalité homme-femme. Quand j'ai commencé à écrire ce livre, il y a cinq ans, ça me paraissait fou qu'on puisse dire tout cela, mais, aujourd'hui, en 2025, aux États-Unis, la probabilité de tenir un discours pareil paraît plus vraisemblable. Clairement, l'histoire se répète !
L'écrivaine française Chloé Delaume, qui a préfacé votre essai, parle d'un "essai poème qui démantèle les stéréotypes", y compris d'ailleurs les stéréotypes militants.
Il fallait revenir sur tout ce qui est mal compris du féminisme. Et puis, je suis tellement critique envers tout ce qui nous entoure que ça me semblait honnête d'être critique envers mon propre milieu. D'autant que les milieux de gauche, féministe et queer ne sont pas exempts de violence. Des dynamiques de pouvoir y résident aussi. L'idée n'était pas de dire : "La solution, c'est de devenir lesbienne."
Dire qu'on est féministe, dans notre époque, c'est, peut-être, se faire des ennemis. Dans cet essai, on comprend que les luttes politiques ont des coûts intimes et sociaux.
Renoncer à des privilèges… Ça me fait penser aux BD d'Emma, qui a démocratisé le terme de "charge mentale" il y a une dizaine d'années.. Elle avait fait des enquêtes auprès d'hommes qui admettent que, pour ne pas participer aux tâches ménagères, ils utilisent des stratégies d'évitement. Pour ne pas débarrasser la table, ils vont aux toilettes, ou encore, ils exécutent des tâches de façon perfectionniste. "Je vais regarder une vidéo YouTube qui m'explique comment bien couper un oignon", ces stratégies de contournement qui permettent de se voiler la face.
Quand tu es féministe, tu te bats contre la mauvaise foi d'abord… Tu te retrouves toujours à expliquer ce qui serait évident si les situations étaient inversées. On connaît ces courts-métrages qui renversent les rapports homme/femme. (On pense à la série Martin, Sexe faible, produite par France TV, dans laquelle le monde est aux mains des femmes, NdlR). On voit tout de suite l'oppression quand elle est inversée. Mais, parfois, il n'y a plus d'arguments face à quelqu'un qui veut maintenir sa position dominante.
Il y a beaucoup d'humour dans ce texte. L'humour, c'est la solution ?
L'humour dégèle une conversation. Surtout, le rire est l'ennemi de la peur. On est en train de parler de phobies (quand on lit Pat Robertson, quand on écoute les masculinistes, NdlR), et les phobies, c'est de la peur. Le rire est également un carburant qui permet de tenir quand on lutte, car on ne peut pas être en colère tout le temps, sinon, on s'épuise.
"J'ai une écriture fragmentée. Une autrice québécoise expliquait le lien entre les mémoires traumatiques et les écritures fragmentées. On retrouve beaucoup cette forme, dans les récits de personnes qui ont subi des violences".
Vous citez Virginie Despentes, "King Kong Théorie", paru en 2006 : "Il faut, de toute façon, que les femmes se sentent en échec." Phrase terrible et, en même temps, réaliste…
Si tu fais pas d'enfants, tu as raté ta vie. Si tu en as fait, tu les éduques mal. Si tu les allaites, tu devrais peut-être arrêter. Si tu ne les allaites pas, tu aurais peut-être dû commencer par ça. Si tu reprends le travail, c'est trop tôt. Si tu reprends pas le travail, tu es une feignasse. Il n'y a pas de posture de réussite pour les femmes.
On a parfois l'impression que ces limites qu'on doit poser, ces choses qu'on doit savoir pour tendre à l'égalité de droit, tout cela, ne nous rend pas malgré tout pas plus fortes…
Oui, peut-être. Mais on souffre quand même quand on n'a pas conscience de ces questions-là.
⇒ Alex Tamécylia, "Les féministes t'encouragent à quitter ton mari, tuer tes enfants, pratiquer la sorcellerie, détruire le capitalisme et devenir trans-pédé-gouine", au Nouvel Attila, 160 pp., 12 euros.
