Un cadeau d'anniversaire a changé la vie de Marie-Hélène Lafon : "Ca m'a collée au mur"
Il suffit parfois d'un cadeau pour révéler une grande écrivaine : Marie-Hélène Lafon.
- Publié le 21-02-2026 à 19h00

Si Marie-Hélène Lafon doit son œuvre, sa carrière et son Renaudot à son talent, elle le doit aussi un peu à sa sœur qui lui a permis de passer un cap en octobre 1995.
À l'époque, l'autrice du Cantal est prof de lettres au collège à Paris. Elle a réussi son concours à 22 ans, passé l'agrégation et même terminé un doctorat. "Ce n'était pas une vocation. J'ai trouvé du sens et aimé ce boulot très longtemps. Mais, au début, je ne l'aimais pas. C'est un choix raisonnable. J'étais fille de paysan, j'étais boursière, je n'avais pas le droit à l'erreur, j'étais pressée de gagner ma vie. Mais j'appelle ça tourner autour du pot, ce que je voulais moi, c'était écrire", se remémore-t-elle devant un thé vert à la menthe dans une brasserie du 12e arrondissement de Paris.
Et pourtant, au départ, elle se l'interdit. Pour des raisons sociologiques, mais aussi, peut-être, en raison, bizarrement, du choix de ses études. "Vous lisez 'Un cœur simple' de Gustave Flaubert, c'est 30 pages, vous vous dites que ce n'est pas la peine… Je ne mets rien au-dessus. Évidemment, on n'atteindra jamais ça. Mais il y a un moment où je me suis dit : vas-y sinon tu passes à côté de ta vie."
"Ça m'a collée au mur"
Le déclic, c'est un cadeau d'anniversaire, le jour de ses 33 ans. En déballant le paquet que lui a tendu sa sœur, Marie-Hélène Lafon découvre la couverture d'un livre d'un auteur dont elle ignorait l'existence et qui a donc changé sa vie. La Gloire des Pythre de Richard Millet (POL). "'En mars, ils se mettaient à puer considérablement' – c'est la première phrase. Je lis ça et je reconnais cette phrase. Immédiatement, je me dis, c'est du monde d'où je viens dont il parle. Dans une langue somptueuse, ça m'a collée au mur", témoigne l'autrice éditée chez Buchet-Chastel.
Marie-Hélène Lafon a grandi dans une ferme du nord du Cantal, à 1 000 mètres d'altitude, dans la vallée de la Santoire, avant de partir vivre à Paris. Cette découverte la chamboule tellement qu'elle passera une année scolaire à découvrir les livres de Millet et de ses acolytes : La Grande Beune, Vies minuscules du Creusois Pierre Michon et Miette du Corrézien Pierre Bergounioux. Miracle, des écrivains vivants… "J'avais vécu longtemps, au fond, dans une sorte de fiction où tous les grands écrivains étaient morts. Eh bien non… La preuve. Ce sont des aventuriers de la langue, des stylistes, et dont un certain nombre de récits mettaient en forme la matière qui était la mienne. Un an plus tard, j'ai commencé à écrire et je n'ai jamais arrêté."
Au départ, des nouvelles. Puis, son premier roman Le soir du chien (Renaudot des lycéens) en passant par Histoire du fils (Renaudot), jusqu'à son dernier livre Hors champ publié en janvier. Il y en a des dizaines d'autres. Toujours centré sur le monde paysan et ses difficultés : la solitude prégnante, l'aliénation du travail agricole, les non-dits, l'alcoolisme, la crise du secteur… Des thématiques portées par une langue magnifique se déroulant en grande partie dans sa région d'origine.
Elle n'hésite pas à s'inspirer de personnages croisés jadis. Une Cantalienne qui a beaucoup compté s'est parfois retrouvée dans ses livres : sa professeure de CP (première primaire), dont la rencontre a constitué un autre moment fondateur de sa vie. À l'instar de Louis Germain, l'enseignant d'Albert Camus… "Je ne suis pas allée à la maternelle, il n'y en avait pas. J'ai un souvenir extrêmement précis du premier jour d'école. Ça a été un éblouissement. Je me souviens de la maîtresse, de son nom, de son allure. C'était sa dernière année, elle devait avoir 55 ans. Je la trouvais vieille évidemment. C'était une femme sobre, maigre, avec une blouse et une ceinture. Ça me convenait parfaitement. Ça a été une magie d'apprendre à lire et à écrire et de me dire : c'est ma place, les mots, les phrases et les histoires. Elle s'appelait Mme Durif…", conclut-elle.
