Amélie Nothomb à sa sœur: "Comme d'habitude, Juliette, tu es beaucoup trop modeste"
D'où tiennent-elles cette passion pour l'écriture ? En août dernier, Amélie Nothomb publiait son 33e ouvrage, "L'impossible retour". Dans la foulée, Juliette sortait" Mémoires d'une jument". Sœurs fusionnelles, Amélie et Juliette Nothomb se racontent.

- Publié le 13-03-2025 à 14h31
- Mis à jour le 14-03-2025 à 11h44

Quand elles ont rejoint l'interview en visio, l'une était debout depuis 4 heures du matin tandis que l'autre, "plus raisonnablement" depuis 7. Fidèlement, Amélie et Juliette Nothomb seront côte à côte à la Foire du livre de Bruxelles, samedi 15 mars. L'une avec son plus récent roman, L'impossible retour (où elle raconte son voyage au Japon, en 2023, avec une amie photographe qui lui avait demandé de l'accompagner et de la guider), l'autre avec ses Mémoires d'une jument (pas n'importe laquelle puisqu'il s'agit de Rossinante, célèbre monture de Don Quichotte). En attendant, nous avons réuni virtuellement les deux sœurs : Juliette, née le 27 octobre 1963 à Kinshasa, habite à Lyon ; Amélie, née à Kobe le 13 août 1967, est établie à Paris. Des naissances loin de la Belgique ? Leur papa, le diplomate Patrick Nothomb, fut, notamment, ambassadeur dans nombre de pays d'Asie.
Que fait donc Amélie dès 4 heures du matin ? "Ma routine ne change jamais. Je commence par boire mon demi-litre de thé trop fort (mélange de darjeeling et de thé fumé de chez Méert). J'enchaîne aussitôt par l'écriture. Je prends ensuite un vélo et me rends chez mon éditeur, Albin Michel, pour répondre à mon courrier. Aujourd'hui, je me suis interrompue pour vous parler et retrouver ma chère sœur." A 7 heures, "avant même de regarder la tête que j'ai, ce qui est très dangereux", Juliette court dans la rue parce qu'elle a un petit chien à sortir. "Ensuite, je rentre, je prends mon thé – beaucoup moins fort et en litrage moindre." Quant au travail proprement dit, Juliette avoue qu'elle est plutôt du genre à fonctionner "au coup de pied au derrière".
Sœurs fusionnelles, nombreuses sont les passions qui les rassemblent. Ainsi de la lecture. "Je suis lectrice depuis bien plus longtemps que je suis écrivain, précise Amélie. Mon besoin de lire est au moins aussi grand que mon besoin d'écrire. Je suis dans le nouvel Armel Job, La cuisinière du Kaiser. J'y prends un très grand plaisir." De son côté, Juliette est plongée dans La rivale d'Eric-Emmanuel Schmitt. "Une pure merveille". Le prochain sur sa liste n'est autre que le roman d'Armel Job – "Amélie me recommande la plupart de mes lectures. Pas un jour de l'année ne se passe sans que je lise. Peut-être pas aussi vite et autant que ma sœur", sourit-elle.
De même que tous les jours, on mange et on boit, tous les jours, on lit, ça nourrit l'âme, le corps et l'esprit.
La lecture, une hygiène de vie
Les livres sont présents dans leur vie depuis toujours. Un peu moins dans celle de leur frère aîné, André, né à Bruxelles en 1962, dorénavant installé à Singapour. "Ce n'est pas le littéraire de la famille. Il lit nos livres, nous en parle avec bienveillance, c'est très bien", commente Amélie. "On a toujours vu nos parents lire. De même que tous les jours, on mange et on boit, tous les jours, on lit, avons-nous vite compris. C'est une hygiène de vie. Ça nourrit l'âme, le corps et l'esprit." Pour Juliette, la lecture "est avant tout du plaisir". Durant sa brève carrière de critique littéraire, elle n'a chroniqué que des livres qui lui plaisaient. "D'un livre qui ne m'intéresse pas, ou qui n'est pas fait pour moi, je ne parle pas. Comme dit l'adage, 'Si vous n'aimez pas, n'en dégoûtez pas les autres'".
À la question de savoir quel fut le premier livre important alors qu'elles étaient enfants, Amélie répond. "J'ai appris à lire toute seule grâce à Tintin en Amérique. Je n'avais pas 3 ans. Je me souviens du moment précis où j'ai compris que je savais lire. C'est celui où un bœuf ressort de l'usine par le robinet sous forme de saucisses. Je me suis aperçue que ces signes avaient un sens." Ah, les souvenirs d'enfance ! Celui de Juliette est aussi inattendu. "Le livre qui m'a marquée, je l'avais emprunté à la bibliothèque de l'école américaine au Japon. Un livre en anglais dans lequel on pouvait lire : 'Pétunia, attention !' Pétunia était une oie qui trouvait que l'herbe était toujours plus verte dans le pré du voisin. Elle n'arrêtait pas de franchir les clôtures. Finalement, elle a fait le tour de la Terre et quand elle est arrivée dans un pré où l'herbe était plus verte que partout ailleurs, elle s'est rendu compte que c'était le pré où elle était initialement. Cette histoire a été une grande leçon de morale." Juliette adorait tellement ce livre qu'elle a royalement ignoré les rappels. "En plus, je l'ai gardé quand on est parti à Pékin." Le possède-t-elle encore ? "Je crois que je l'ai toujours quelque part, à Bruxelles."
"C'est d'une beauté folle. Juliette, tu as écrit là un chef-d'œuvre".
Amélie Nothomb, qui publie un livre par an depuis Hygiène de l'assassin en 1992, a ainsi sorti, en août dernier, son 33e ouvrage. Juliette, qui les a tous lus, en préfère-t-elle un ? "Question difficile ! À brûle-pourpoint, je dirais Soif. Ce fut un choc. Pour le sujet et la façon dont il est traité." (Elle y donne sa version de la Passion, NdlR) Sans qu'on l'ait sollicitée, Amélie enchaîne : "J'adore tous les livres de Juliette, mais j'ai quand même une préférence pour son dernier, Mémoires d'une jument." "C'est d'une beauté folle. Juliette, tu as écrit là un chef-d'œuvre", lance-t-elle avec engouement.
Cupcakes pour l'une, fugue pour l'autre
Le Japon est l'amour absolu d'Amélie, qu'elle ne peut, à son grand regret, vivre que de loin. Dans quatre de ses romans (Stupeurs et tremblements, Le sabotage amoureux, Ni d'Eve ni d'Adam et L'impossible retour), elle évoque le rapport compliqué qu'elle a pu entretenir avec ce pays. Amélie Nothomb est celle des trois enfants dont les parents avaient décidé qu'elle serait japonaise. "J'étais là bébé, je suis allée en maternelle dans le système japonais. J'y ai appris à parler le japonais." Juliette, quant à elle, a fréquenté la maternelle américaine. "On venait d'arriver au Japon. Nos parents ont voulu me mettre au jardin d'enfants japonais. On a dit que j'étais déjà trop vieille. Je suis donc allée au jardin d'enfants américain où j'ai été la plus heureuse du monde. On faisait des cupcakes, on jouait, on chantait. J'ai appris l'anglais en 2-3 mois."
L'expérience d'Amélie est moins enchanteresse. "J'étais la seule non-japonaise de l'école. Le système était extrêmement dur. Il fallait marcher au pas, obéir au sifflet. Je me souviens d'une répétition de chant. J'étais la seule qui ne connaissait pas la chanson. Je faisais semblant, en imitant les mouvements de bouche. À un moment, la prof m'a demandé de chanter toute seule. Elle s'est rendu compte que je faisais semblant. Ça a été une humiliation. Cette école m'épouvantait tellement qu'il m'est arrivé de fuguer." En voici une qui n'est pas romancière pour rien.
Un blasphème au chocolat à se damner
La réputation d'Amélie Nothomb n'est plus à faire : elle adore le champagne. Juliette aussi, tout en avouant qu'elle ne tient pas la route comme sa sœur. "Après deux flûtes, je perds ma concentration. Un jour, je prenais l'apéritif avec des amis. J'avais prévu un repas gastronomique. Je savais comment j'allais disposer tous les ingrédients dans l'assiette. Hélas, au lieu de dessiner une magnifique palette, j'ai tout versé à la louche comme à l'armée", rigole-t-elle. D'un ton faussement sérieux, Amélie lui rétorque : "La seule chose qui te manque en matière de champagne, c'est l'entraînement. Crois-moi, un entraînement dur".
"Il n'y a pas de secret, l'amour de la cuisine vient d'abord de la gourmandise.
Même si, sous influence, Juliette semble avoir malmené le repas de ses invités, la notoriété de sa cuisine est indéniable. Depuis 2008, elle a sorti cinq livres. Le premier, La cuisine d'Amélie, elle l'a dédié à sa sœur qui l'a encouragée à l'écrire alors qu'elle traversait une passe difficile. "Le fameux coup de pied au derrière" cité plus haut. D'où lui vient cette attirance pour la cuisine ? "Il n'y a pas de secret, l'amour de la cuisine vient d'abord de la gourmandise." Amélie l'interrompt : "Comme d'habitude, Juliette est beaucoup trop modeste. Je suis au moins aussi gourmande qu'elle et ça ne m'a jamais donné l'ombre d'un talent culinaire." Les souvenirs d'enfance de Juliette sont intacts. Elle nous raconte, avec force détails que l'on ne peut retranscrire ici, son apprentissage auprès de sa maman.
"Un blasphème divin, on entre carrément dans l'hérésie. On va se faire lyncher par l'Inquisition.
Pour la pratique, ses débuts remontent au retour des enfants Nothomb à Bruxelles et leur entrée à l'université. "Étudiant, vous avez le choix entre le paquet de spaghetti tout prêt, avec la sauce incluse, ou bien cuisiner un peu plus diététique et varié. On faisait partie des étudiants pour qui bien manger était non seulement important mais, en plus, une formidable récréation." Amélie insiste : "On mangeait comme des dieux grâce à Juliette". On imagine aisément la tablée en pleine bombance. Un plat préféré ? "Je possède un palais sucré. Juliette prépare le meilleur gâteau au chocolat de tous les temps. Je l'ai nommé blasphème. Quand Juliette fait du blasphème, je sais que je vais me rouler par terre de plaisir." Cette fois, c'est Juliette qui rebondit : "Un blasphème divin, on entre carrément dans l'hérésie. On va se faire lyncher par l'Inquisition". La complicité qui unit les deux sœurs n'est plus à démontrer. D'ailleurs, Amélie tient à ce que l'on rajoute une étape dans sa routine : "J'ai oublié de dire une chose essentielle : à 8 h 30, tous les matins, j'appelle ma sœur". On ne s'étonne guère d'avoir lu par ailleurs qu'Amélie se considère comme "la grande sœur de sa grande sœur".
De la Belgique, elles n'ont pas tourné la page. "On est belges. C'est important. J'aime énormément la France, mais ce n'est pas chez moi, soyons claires", martèle Amélie. Juliette corrobore : "Oui, notre cœur est à Bruxelles. Et en Ardenne." Point de chauvinisme pour autant quand on les questionne sur le chocolat. "Réponds, Juliette, ton commentaire sera plus intéressant que le mien", propose Amélie. "Le chocolat belge n'est pas nécessairement le meilleur. Il est toujours excellent, il a un goût inimitable, c'est sûr. Quand je suis arrivée en France en 1999, le chocolat français, ce n'était pas grand-chose. Il faut reconnaître qu'en 25 ans, d'énormes progrès ont été réalisés." Si elle se sent un peu larguée quant aux nouveautés, elle sait qu'elle peut compter sur les lecteurs et lectrices qui, lors de leurs passages à la Foire du livre, ne manquent pas de leur remettre l'une ou l'autre douceur. Il n'empêche, son trio préféré reste Godiva-Cornet-Neuhaus. Amélie confesse une fréquente consommation de Côte d'Or lait noisette entière. Attention à l'indigestion.