Retrouvailles avec ses amis héroïnomanes : "Dans la Meuse, on trouve autant d'héroïne que de cannabis"
- Publié le 09-04-2019 à 13h59
- Mis à jour le 09-04-2019 à 17h54

"Les potes d'enfance, ça s'oublie pas, tu grandis avec eux, tu te construis avec eux." Cette phrase, c'est l'incipit du film très émouvant d'Allan Henry : "Gueules cassées"*** diffusé ce mardi dans Infrarouge, à 23h05 sur France 2. À 29 ans, le journaliste de Quotidien est revenu, le temps d'un été, dans la Meuse, son département d'origine pour retrouver, dix ans plus tard, Anthony et Kevin. Ses deux amis d'enfance sont tombés dans l'héroïne. Depuis, une question le poursuit : pourquoi sont-ils tombés dedans et pas lui ? Entretien.
Pourquoi avoir souhaité raconter cette histoire ?
Cela remonte à la période où l'on a pris avec mes potes des trajectoires de plus en plus opposées. A ce moment-là, je m'étais dit qu'il fallait, un jour, raconter cela. On était exactement les mêmes, alors pourquoi nos vies divergent autant ? Lorsque je suis devenu journaliste, je me suis dit : "Voilà je fais le métier qui me permet de raconter cette histoire".
Ça a dû être compliqué de proposer à vos deux amis de participer au film, non ?
On n'a jamais totalement coupé les ponts. Une fois par an, on échangeait, on se donnait des nouvelles, etc... Depuis deux ans, je leur parlais de ce projet, je les sentais motivés. Quand il a été accepté, ils ont dit rapidement oui. C'était un peu ma hantise et je comprenais. Se dévoiler, comme ça, ça peut être très compliqué. Ils m'ont fait confiance à un niveau que je ne soupçonnais pas.
C'est l'héroïne qui vous a séparés ?
En fait, on s'est perdus de vue car on n'avait plus les mêmes délires. Quand je revenais le week-end, ils ne faisaient plus de sport, ne sortaient plus en boîte. Leur quotidien, c'était de tout faire pour se procurer de la drogue. Ils se coupaient des autres. Ceux qui tombent dans l'héro restent entre eux, notamment par honte vis-à-vis de ceux qui n'en prennent pas.

"La Belgique est un haut lieu de deal"
Vous venez du département de la Meuse où l'on n'a pas, j'imagine, grand chose à faire quand on est ados... Cela joue ?
C'est l'un des facteurs. Les soirs, les week-ends, on se retrouvait à 15-20 et on n'avait pas grand chose à faire. il fallait tuer le temps et la drogue permet ça. Plus jeune, on fumait quasiment tous des pétards car il y avait ce sentiment d'appartenance à un groupe. Faut que tu fumes pour faire partie du groupe, etc... A un moment donné, il y un mec un peu plus vieux que les autres qui arrivent dans le groupe et qui proposent ça. Il y a celui qui dit : "Je suis capable de le faire", il y a celui qui suit et celui qui dit non. Dans tous les villages, il y a une personne qui arrive et qui ramène ce nouveau produit et les gens y vont. C'était les joints au départ et certains sont allés plus haut.
C'est aussi le deuxième département français où l'on consomme le plus d'héroïne. Pourquoi ?
Selon la dernière étude qui date de 2011, les trois départements en "tête" en terme de consommation d'héroïne sont la Meurthe-et-Moselle (1), la Meuse (2), la Haute-Marne (3), des départements très proches de la Belgique et de la Hollande. Les prix ont baissé depuis dix ans, l'accès est encore plus simple. De ce que disent Kevin et Anthony, chez nous, on trouve autant d'héroïne que de cannabis. L'héroïne coûte entre 15 et 20 euros le gramme. Je sais que mes amis allaient à Maastricht et aussi beaucoup à Liège pour récupérer la drogue. La Belgique est un haut lieu de deal pour eux.
Ce documentaire est lourd mais il y a de l'espoir avec Mathieu, un ami à vous qui a consommé de l'héroïne pendant un an et qui s'en est aujourd'hui sorti...
On a essayé de contrebalancer la gravité du sujet avec le fait de tourner l'été, d'avoir une belle lumière et des beaux paysages pour ne pas durcir encore plus le propos et de l'adoucir. Et puis, il y a Mathieu qui ne prend plus rien du tout, il est sorti de tout ça et je crois qu'il le doit à sa grosse force de caractère et à une mère qui a directement pris les choses en main. A la toute fin de son traitement, il est aussi parti à Madagascar rejoindre son père pendant deux ans. Je connais une autre personne qui s'en est sorti, ses parents étaient profs et ils ont été mutés. Je reste assez persuadé que le fait de se couper de son environnement, permet de se couper de l'héroïne. Je crois que c'est une des clés.

"Un des buts, c'est la prévention"
C'est un bon outil de prévention ce film...
Un des buts du film, c'est la prévention. Kevin le dit très tôt : "Si avec ce film, on peut aider les jeunes à ne pas tomber dedans, je serais le plus heureux du monde". C'est avec cette énergie qu'ils ont voulu témoigner. Quand on a projeté le film en avant-première, beaucoup de professeurs ont dit qu'ils allaient diffuser le film en classe parce que ça vaut plus que le témoignage d'un infirmier ou d'un intervenant. Là, on voit concrètement ce que cette drogue fait.
Vous expliquez à votre père que vous avez longtemps culpabilisé.
Le film parle de l'héroïne mais il parle de cette question qui reste universelle. On a tous des amis d'enfance qui ont pris une trajectoire compliquée et avec le recul on se demande comment ils ont pu en arriver là. Ca peut être tout un tas de raisons. J'avais une culpabilité forte et j'imagine du coup celle des parents.
Il y a la grand-mère de Kevin qui en souffre et qui paradoxalement le conduit pour aller en acheter ou lui donne de l'argent...
En fait, ce qui est assez incroyable, ce n'est pas qu'elle le fasse car je sais qu'il y a beaucoup de personnes qui le font. Des parents qui n'ont pas la solution. Soit je l'emmène chercher sa came ou alors il va se mettre dans l'illégalité pour chercher de l'argent et aller en prison. Ils sont en permanence dans cette dualité. Il y en a qui craquent. Ce qui est incroyable c'est qu'elle le dise à la caméra.
Vous auriez pu toucher à l'héroïne avec du recul ?
Dans le film, les discussions que j'aies avec mon père, sont l'une des clés de compréhension. Si à un moment donné, j'avais connu une rupture amoureuse, perdu un proche et qu'on m'en avait proposé, je ne sais pas si je n'aurais pas dit oui. C'est parfois juste le fait d'être là au mauvais endroit, au mauvais moment avec la mauvaise personne et puis ça va très vite. Dans un moment de notre vie, si on a une fêlure, je pense que beaucoup peuvent tomber dedans.