Buffy contre les vampires a 25 ans : une série féministe avant l'heure ?
Il y a tout juste vingt-cinq ans, Joss Whedon lâchait son héroïne sur les écrans du monde entier. En 143 épisodes (disponibles sur Disney +), la tueuse de vampires pavait le chemin d'un parcours initiatique que d'autres ont suivi depuis.

- Publié le 27-03-2022 à 11h42
- Mis à jour le 01-04-2022 à 11h24

Il y a vingt-cinq ans, au temps des magnétoscopes et des téléphones portables à clapet, le public découvre une héroïne d'un genre nouveau. Buffy Summers, ancienne pom-pom girl se balade dans les cimetières, un pieu à la main. "Chaque génération a son Élue. Elle devra affronter les vampires, les démons et les forces obscures."
Le premier double épisode de Buffy contre les vampires n'augure pas de la richesse des 141 autres qui suivront, sept saisons durant. Mais le cadre était posé. Buffy (Sarah Michelle Gellar) rencontre Willow (Alyson Hannigan), une adolescente forte en thème mais peu sûre d'elle, Xander (Nicholas Brendon), le loser sympathique, et Giles (Anthony Stewart Head), le bibliothécaire qui s'avère être le Gardien, mentor de l'Élue. Ensemble, ils forment le Scooby-Gang, allusion aux héros du dessin animé Scooby-doo qui luttent contre des monstres.
Pétri de culture populaire, amateur de films d'horreur, bientôt récompensé d'un oscar pour sa participation au scénario de Toy Story, le scénariste Joss Whedon a eu une vision : "c'était la fille blonde qui se fait toujours tuer dans les films d'horreur. […] Que se passerait-il si, lorsque la fille entre dans la ruelle, le monstre la suit… et que c'est elle qui le pulvérise."
De cette idée, il tire un film, Buffy contre les vampires (1992). Il passe un peu inaperçu lors de sa sortie mais se taille en ces temps préstreaming un joli succès dans le marché de la location vidéo encore florissant. Un producteur suggère alors à Whedon d'en faire une série. Le scénariste cogite. "Une série a besoin de quelque chose qui soutienne l'intérêt. Une Californienne qui combat les vampires, ça ne suffisait pas. Alors j'ai réfléchi au lycée et aux films d'horreur. Au fait que le lycée est un enfer et que les créatures que combattrait cette fille pourraient transposer ce que l'on traverse à cette période-là."
Si, comme The X-Files, autre série fameuse des années 1990, Buffy décline le principe du "monstre de la semaine", Whedon revisite les figures du cinéma et de la littérature fantastique. L'homme invisible deviendra une fille invisible, isolée et ignorée par ses camarades au point d'en devenir littéralement transparente. La momie n'est plus égyptienne mais latino-américaine. Comme les migrants, elle essaie de se fondre dans l'American Way of Life.
Les scénaristes de la série et les protagonistes entretiennent aussi une bienvenue autodérision - on blague beaucoup sur les stéréotypes, les fins du monde annoncées (et déjouées) à répétition…
Œuvre métaphorique
Joss Whedon a l'intuition de transcender le formula show en parcours initiatique adolescent. Buffy évoluera de jeune fille à femme (et, aussi, à mère putative quand elle prend la charge de sa sœur cadette à partir de l'épisode 16 de la saison 5, l'un des plus glaçants et pourtant le moins spectaculaire).
De cette vision, Buffy contre les vampires tire deux qualités pionnières, qui en ont fait la série culte d'une génération, un modèle d'écriture et de série (encore disséqué aujourd'hui par les aspirants showrunners), ainsi qu'un objet d'études (les Buffy Studies sont un courant universitaire en soi).
Dès l'épisode 2 (Bienvenue à Sunnydale partie 2), la série met en scène l'incompréhension des adultes à l'égard des adolescents. Buffy doit se rendre dans une boîte de nuit où les vampires vont se rendre. Sa mère Joyce, qui ignore tout des activités de sa fille, le lui interdit : "Si tu ne sors pas, ce ne sera pas la fin du monde." Or, si Buffy n'intervient pas, ce sera bien l'apocalypse. L'échange se veut ironique, mais reflète ce que pense tout adolescent privé de sortie.
Dans le même épisode, Buffy cherche ses armes de Tueuse, cachées sous ses jouets d'enfance, métaphore visuelle de sa mue en jeune adulte.
Tout au long de la saga, Buffy et ses compagnons affrontent leurs démons, au propre et au figuré. Antagonistes, monstres ou pouvoirs représentent les affres de la vie des jeunes adultes. Un beau-père cache un monstre sans cœur (saison 2, épisode 11). Angel change après sa première nuit avec Buffy (s. 2, ép. 13 et 14). Oz, le loup-garou, incarne les poussées d'hormones. Le pouvoir magique naissant de Willow engendre des symptômes similaires à l'addiction (s. 6, ép. 10)…
Allégorie du féminisme
En marge du combat du Bien contre le Mal, Buffy et ses amis doivent résoudre leurs conflits amoureux et intérieurs. Buffy déjoue les interdits en ayant des relations avec les bad boys, les vampires Angel (David Boreanaz) et Spike (James Marsters). Willow découvrira sa nature de sorcière et son homosexualité - clin d'œil ironique de Whedon aux préjugés séculaires attribués aux femmes libérées des hommes.
Le parcours de Buffy est marqué par la mort de proches et de son moi adolescent (fin de la saison 5). Réincarnée, Buffy porte sa mélancolie dans les deux dernières saisons. Nouvelle Eve chassée de l'Eden de l'enfance, elle constate que "c'est ici l'Enfer. Il faut survivre jusqu'à la fin de la journée puis jusqu'à la fin de la suivante" (s. 6, ép. 3). Elle en avait déjà eu conscience, quand elle avait déclaré à sa sœur/fille adoptive : "La chose la plus dure en ce monde, c'est d'y vivre." (s. 5, ép. 22).
Beaucoup ont vu dans la série une allégorie du féminisme. À tout le moins, Buffy inverse les stéréotypes - y compris du côté maléfique : le premier vampire que l'on voit au début du premier épisode est une lycéenne blonde qui dévore le garçon qui cherchait à abuser d'elle. Les personnages féminins, nombreux, s'affirment chacun au fil des saisons, de la vaniteuse égocentrique Cordellia (Charisma Carpenter) à Anya (Emma Caulfield), féministe vindicative, qui découvre l'amour avec Xander.
Buffy, c'est un récit d'empowerment féminin par excellence, comme l'a résumé Marie Kirschen dans la rubrique Meufs du site BuzzFeed. "La série inverse le cliché de la blonde ingénue qui se fait attaquer par un monstre dans une ruelle sombre : c'est Buffy qui attaque les monstres."