"Comme un fils de la maison"
Aventure artistique, le concours Reine Elisabeth est aussi une riche expérience humaine. De nombreux candidats nouent de solides liens d'amitié en Belgique. Il est vrai que chaque participant est logé non pas à l'hôtel mais dans une famille d'accueil. De quoi lui procurer un cadre chaleureux et une présence qui peuvent se révéler très précieux dans ce contexte stressant.
- Publié le 26-05-2005 à 00h00
TÉMOIGNAGES
Aventure artistique, le concours Reine Elisabeth est aussi une riche expérience humaine. De nombreux candidats nouent de solides liens d'amitié en Belgique. Il est vrai que chaque participant est logé non pas à l'hôtel mais dans une famille d'accueil. De quoi lui procurer un cadre chaleureux et une présence qui peuvent se révéler très précieux dans ce contexte stressant. Force est de constater que dans ces foyers - dont un "noyau" d'habitués s'est constitué au fil du temps -, le candidat, soigné aux petits oignons, est souvent considéré comme un membre à part entière de la famille.
"Il y a un investissement affectif important avec le musicien que l'on accueille, explique Geneviève Hachez, dont la famille nombreuse accueille un candidat presque chaque année, depuis 1975 - Philippe Mesin cette fois-ci. J'ai le coeur qui me sort de la poitrine quand j'écoute sa prestation, les mains moites à l'annonce des résultats: comme si c'était mon enfant." Sur le plan pratique, la vie de famille n'est pas chamboulée par la présence du musicien, constate la maman d'accueil. Il faut juste assurer son transport vers les lieux de prestation et éventuellement de répétition, assurer une certaine disponibilité - comme quand il faut emmener dare- dare chez un ORL un chanteur qui se retrouve sans voix trois jours avant sa prestation! - et de manière générale être "assez souple", dit-elle. "Notre invité n'a pas toujours envie de manger à l'heure où nous mangeons. On a aussi eu un candidat qui ne répétait que la nuit..."
La famille Hachez, qui n'a vécu que des expériences d'accueil positives, a, comme beaucoup d'autres, noué des liens durables avec ses protégés. En particulier avec Stephen Salters, 1er lauréat de chant en 1996: "c'est désormais un fils de la maison et un ami du quartier. Mon fils s'est tellement bien entendu avec lui, à l'époque, que cela lui a coûté une seconde session." Le contact avec ces musiciens, "ce bain musical" n'est pas étranger au fait que "nos cinq enfants ont tous le goût de la musique", ajoute Geneviève Hachez. Sans compter l'intérêt des rencontres avec des artistes du monde entier. "Nos enfants ont aussi compris l'importance de parler plusieurs langues!"
Dans sa demeure située à Ellezelles, Cécile Soyez, mélomane - sa mère était professeur de piano et elle l'a elle-même beaucoup pratiqué - a accueilli une quinzaine de candidats en trente ans. Parmi lesquels Kosuke Yoshikawa cette année, qui n'a pas passé le cap de la première épreuve mais assiste aux suivantes. D'autres liens se tissent, puisque sa maman, qui l'a rejoint pour les finales, a été invitée à séjourner sous le même toit. "On va tous ensemble au concert!" se réjouit la maîtresse de maison. "J'essaie de leur fournir le confort maximal. Mais je ne cuisine pas japonais! sourit-elle. Après quelques jours, ils se sentent chez eux", confie Mme Soyez, médecin, qui réduit son temps de travail quand elle accueille un candidat du Reine Elisabeth. Ses anciens protégés essaient de lui rendre visite dès qu'ils reviennent jouer en Europe. L'un d'eux, Roberto Giordano, n'est autre que le fiancé de sa fille...
Confinés dans la Chapelle
Yuzuko Horigome, première lauréate du concours de violon en 1980, a elle aussi gardé des contacts avec sa famille d'accueil - elle vit d'ailleurs en Belgique depuis 1989. L'expérience est d'autant plus marquante quand, jeune Japonaise de 22 ans, on découvre l'Europe et que l'on ne parle ni français ni anglais.
"Cela s'est très bien passé. J'avais juste besoin de plus d'espace pour jouer, j'ai donc demandé à travailler dans le salon." Sélectionnée pour la finale, elle a dû quitter ce cocon familial pour rejoindre la Chapelle musicale, où les candidats se retrouvent coupés du monde extérieur. Une autre aventure démarre alors, même si elle a retrouvé là l'occasion de parler japonais: "Toutes ces nationalités... c'était fascinant, pour moi, de découvrir ces visages et ces cultures différentes, qui se marquaient même dans les petits gestes à table, où nous nous retrouvions tous ensemble. On blaguait beaucoup." Yuzuko Horigome ne se souvient pas d'avoir trop ressenti un climat de stress et de concurrence: "On est tous dans le même bateau!" "Il n'y avait que trois morceaux à jouer dont l'imposé: j'ai ressenti cela comme un soulagement par rapport au chemin déjà parcouru, si long", dit-elle. Durant ces dix jours passés à la Chapelle, "je répétais quelques heures par jour, mais je réfléchissais 24 heures sur 24". Le plus dur, en fin de compte, confie-t-elle, c'est de voir la Chapelle se vider au fur et à mesure des séances de finale et de se retrouver parmi les quatre derniers...
© La Libre Belgique 2005
