"Quand j'ai deviné que Stromae se cachait derrière ce projet secret, ça m'a convaincu d'accepter"
Bruno Letort nous explique son apport en tant qu'orchestrateur sur l'album Multitude, qui sortira le 4 mars.
- Publié le 12-02-2022 à 11h47
- Mis à jour le 20-06-2022 à 09h58

C'est avec prudence que Bruno Letort nous a accordé cet entretien. Ce compositeur, connu des exigeants amateurs de musique contemporaine pour, notamment, sa fonction de directeur du festival Ars Musica, a dû signer un contrat de confidentialité lui interdisant de parler des morceaux de l'un des albums les plus attendus de l'année : "Multitude", de Stromae. "Je ne peux m'épancher que sur les titres qui sont déjà sortis", précise ce Français installé à Bruxelles qui a endossé le rôle d'orchestrateur sur six des douze morceaux, dont L'Enfer. "Par contre, je suis tout à fait libre de vous expliquer toute la collaboration avec Stromae..." Interview.
Comment vous êtes-vous retrouvé à collaborer avec Stromae sur l'album Multitude ?
L'Orchestre national de Belgique, avec lequel j'ai collaboré plusieurs fois, savait que j'avais beaucoup travaillé autrefois dans le domaine de l'orchestration. Ils m'ont donc contacté en me demandant si cela m'intéressait de me lancer dans un projet avec un chanteur très connu dont ils ne pouvaient pas révéler l'identité. A l'époque, j'étais accaparé par une pièce contemporaine. Il était compliqué de me libérer en laissant tomber cette composition que je devais livrer à un festival en Italie.
Qu'est-ce qui vous a fait changer d'avis ?
J'ai deviné que c'était Stromae qui se cachait derrière le projet, c'est ce qui m'a en grande partie convaincu d'accepter. Mon entourage m'a également poussé à le faire. J'avais décidé de tourner la page de l'orchestration pour faire de la musique contemporaine et de la musique de film. Je n'avais pas vraiment prévu d'y revenir. Mais après avoir écouté les maquettes du disque, j'ai réalisé que le défi était assez passionnant. J'allais devoir me confronter à un monde qui n'était pas le mien. De plus, j'ai rencontré une équipe très professionnelle, c'était vraiment enrichissant. Ils m'ont fait écouter des musiques que je n'écoutais jamais. De mon côté, j'ai essayé d'apporter un maximum de choses en jouant sur des aspects qu'ils ne connaissaient pas forcément.
Pourquoi vous avoir choisi vous, en particulier ?
Stromae et son frère Luc étaient intéressés par le fait que j'évolue dans le domaine de la musique contemporaine, qui est éloigné de leur monde. Ce n'est pas juste une orchestration de variété au sens large du terme, même si, attention, il n'y a rien de péjoratif dans ce que je dis.
Mais Stromae voulait que ce soit vous ou est-ce l'Orchestre national qui vous a choisi ?
Je ne sais pas... Il faudrait voir ça avec Stromae (Rires). En tout cas, notre première rencontre a été très importante. Elle a déclenché l'envie de travailler ensemble.
Comment s'est déroulée cette première rencontre ?
Cela s'est passé en visioconférence car il y avait un cas Covid dans l'entourage de Stromae. On a d'abord échangé. Ensuite, il y a eu une seconde réunion où j'ai écouté et noté rapidement les idées que je pouvais apporter à cette production qui était déjà très avancée puisqu'ils travaillaient depuis longtemps sur le disque. Les arrangements étaient déjà faits sur certains morceaux. Pour d'autres, j'ai apporté des idées en lien avec l'instrumentarium de l'orchestre.
Quel était votre rôle exact ?
J'ai travaillé sur six des douze titres. Je devais faire une sorte d'interface un peu inventive entre l'orchestre et cette production. J'apporte soit des compléments rythmiques ou mélodiques, soit des couleurs. Par exemple, sur L'Enfer, où il est question de dépression, je voulais quelque chose qui ressemble à cette impression qu'on peut avoir de ne jamais sortir de la maladie. Donc les cordes se répètent, elles se répondent les unes aux autres, dans une sorte de boucle qui est presque infinie. Au début du morceau, il y a également un travail de mélodie basé sur les sons aigrelets que l'on entend. Il s'agit en fait d'un vibraphone qui est joué à l'archet.

Qu'avez-vous pensé en découvrant les morceaux de l'album ?
Les textes sont assez passionnants et abordent plein de sujets. J'ai été très surpris par la variété des couleurs du disque, des systèmes rythmiques. Ce sont des mélodies très simples mais très bien pensées, d'une belle efficacité. L'une de mes premières impressions n'était pas vraiment musicale mais plutôt humaine. J'étais impressionné par le personnage, par ce qu'il dégage qui est extrêmement positif. C'était une bouffée d'air frais. En musique contemporaine, on est quand même dans un tout autre monde.
Vous dites que ce que dégage Stromae est positif, mais pourtant ses textes sont assez sombres...
Comme il me l'a dit un jour : ses textes sont assez sombres, avec des musiques assez drôles. C'est un univers à part. Il a réussi à esquisser au fil du temps un monde qui n'est vraiment qu'à lui.
Écoutiez-vous déjà la musique de Stromae avant votre collaboration ?
Je connaissais très vaguement. Je n'avais écouté que les titres populaires et j'avais vu son concert à Montréal en vidéo. Stromae m'intéressait car le personnage était quand même un peu hors normes par rapport à ce qui se passait dans le domaine de la variété. Maintenant j'ai beaucoup écouté les disques. Ils sont extrêmement bien réalisés. Je suis rentré dans ce monde assez naturellement.
Avez-vous ressenti de la pression chez Stromae, une envie de faire un carton pour son grand retour ?
Pas du tout. J'ai surtout été surpris par sa curiosité. Il y avait une véritable envie de découvrir de nouvelles influences, une remise en cause d'un travail précédent pour aller vers du neuf. C'est finalement assez rare, surtout quand on arrive à un tel niveau de popularité. Je trouve cela assez remarquable et chouette de trouver une nouvelle voie en utilisant des instruments du monde. J'ai également été impressionné par la capacité de Stromae d'aller chercher, dans l'orchestre symphonique, un univers qu'il ne connaissait pas, des éléments qu'il n'attendait pas.
Comment avez-vous collaboré ? Avez-vous travaillé ensemble ou séparément ?
J'ai d'abord travaillé chez moi. J'ai écrit sur des grandes feuilles puis j'ai rentré ça dans un logiciel de gravure. J'ai ensuite fait des maquettes, une sorte d'imitation des instruments, pour qu'on écoute ensemble le résultat. Normalement je refuse de faire ça, mais là je n'avais pas d'autre solution. Puis on a travaillé de longues semaines, on s'est vu très régulièrement pour faire des choix, pour développer certaines choses et faire l'impasse sur d'autres.

Comment réagissait Stromae à ce que vous lui proposiez ? Estimait-il que vous alliez parfois trop loin ou parfois pas assez loin ?
Non. Je ne me positionnais pas vraiment comme ça. C'est son disque, pas le mien. Cela fait déjà une grande différence. Il y a certainement des choses que j'aurais mises si ça avait été le mien, et d'autres pas. Et je respecte ça. Quand on est orchestrateur, on se met au service d'un projet global. On met de côté son ego, on est là pour un travail collectif au même titre qu'un ingénieur du son, qu'un musicien. C'est assez différent de mon travail habituel de compositeur qui est justement assez égocentré.
Stromae est-il très dirigiste ou plutôt très ouvert ?
Très ouvert et très respectueux. C'est vraiment agréable, pour les musiciens de l'ombre comme nous, de ressentir une telle sensation d'égalité. Combien de fois me suis-je retrouvé dans des productions avec l'impression d'être le tâcheron. Stromae et son frère ne sont pas dirigistes mais très professionnels. Ils savaient exactement où ils allaient.
Comment s'est passé l'enregistrement avec l'Orchestre national ?
Cela s'est déroulé au studio Dada, à Schaerbeek, de manière particulière puisqu'on n'a pas enregistré tout l'orchestre d'un coup. Pour que ce soit plus souple au mixage, on l'a fait par pupitre : les cuivres, puis les bois, puis les percussions... Après une répétition d'un jour, l'enregistrement s'est étalé sur deux jours, en juin. Tout s'est fait dans le plus grand secret. Les musiciens ignoraient pour qui ils venaient enregistrer jusqu'au moment où Stromae est entré dans le studio. C'était mignon de voir de jeunes musiciens les yeux grands ouverts en le découvrant. Ce n'est pas du tout le quotidien d'un orchestre symphonique, mais toute l'équipe a très bien joué le jeu. C'était un moment de rencontre passionnant et humainement très fort.
Eux aussi ont donc dû taire ce projet sur lequel ils travaillaient...
Il y avait une volonté que ça reste très confidentiel. Les 65 musiciens ont respecté cela et il faut les féliciter parce que c'est rare que, dans un si large groupe, personne n'ébruite le secret. On n'avait pas le droit de prendre des photos mais, à la fin, chacun a quand même pu en faire.
Vous avez travaillé sur L'Enfer. Saviez-vous à quoi ressemblait la version finale avant de la découvrir sur TF1 ?
Lorsque j'ai travaillé sur l'arrangement, la musique tournait en boucle dans mon studio donc je connaissais bien le morceau. Mais, très logiquement, je n'ai pas participé au mixage de l'album donc j'ignorais à quoi ressemblait la version finale. Il y a moins d'orchestration que ce que j'avais proposé. Mais c'était le deal de départ : je proposais une palette dans laquelle il pouvait se servir. Mais la version live à la télévision néerlandaise est assez différente de la version sur TF1 : on y entend beaucoup plus les jeux de cordes. J'ai surtout été assez surpris par la prestation que j'ai trouvée assez incroyable. Et ému, aussi, de voir sortir ce morceau sur lequel on avait travaillé des semaines et des semaines.

Toute cette collaboration s'est faite dans le plus grand secret. Est-ce difficile à tenir ?
Mon entourage l'a forcément appris mais j'ai veillé à n'en parler à personne d'autre. J'ai toutefois une anecdote. Un couvreur est un jour venu réparer une fuite dans le toit de ma maison. Il a entendu la musique sur laquelle j'étais occupé à travailler dans mon studio. Il s'est précipité et m'a dit "C'est Stromae, c'est Stromae". Je lui ai répondu "Oui, mais j'aimerais que vous n'en parliez pas" (Rires).
N'a-t-on pas envie de crier haut et fort qu'on travaille avec un tel artiste ?
Non, parce que j'ai déjà travaillé sur des orchestrations pour d'autres très gros projets. Pour le film d'animation Coraline, par exemple, j'avais aussi dû signer des contrats de confidentialité, j'avais dû effacer toutes les pistes sonores dans le studio... Mais j'ai aussi envie de le dire car j'en suis assez fier. Je sais néanmoins que, puisque je suis compositeur et directeur d'un festival de musique contemporaine, certains collègues vont trouver cette collaboration ridicule. Moi, je l'assume totalement.

Pourquoi ridicule ?
Parce que trop populaire et que, pour certains, c'est de la "musiquette". Les artistes qui sont actifs dans la musique de recherche, qui travaillent sur de nouveaux langages ont une vision parfois un peu réduite...
Est-ce un moment important dans votre carrière ?
(Réflexion) Oui. La preuve : je suis là, en pleine interview. Sans ce projet, la lumière sur mon travail n'aurait pas existé si fortement. La Libre ne se serait pas déplacée pour la création de ma pièce pour 14 instruments en Italie (Rires). Et je le comprends. Je trouve que ce projet est magnifique et qu'il a très peu de faiblesses.
Stromae et son entourage sont-ils durs en affaires ? Estimez-vous avoir été respecté dans l'accord financier qui vous lie ?
Je n'ai pas négocié cela, quelqu'un s'en occupe pour moi. J'ai accepté les conditions telles qu'elles m'étaient proposées.