Stephan Eicher, l'esprit vagabond
Rencontre joliment frappée avec le chanteur suisse qui raconte ses tournées continuées, sa musique numérisée, le Covid mortifère et le fatras géopolitique.
- Publié le 15-05-2022 à 17h33
- Mis à jour le 15-05-2022 à 17h34

Il porte beau le costume boutonné haut. La barbiche est comme lustrée et la moustache calamistrée. À première vue, Stephan Eicher ne ressemble plus au manouche hype, au nomade tanné par le soleil, au baladin au tambourin bariolé. Il pourrait faire penser à un personnage d'Agatha Christie ou de Maurice Leblanc, savant défroqué masquant ses pertes au jeu par une érudition majestueuse ou docteur répudié par la faculté oubliant ses mésaventures sentimentales sur une felouque remontant le Nil. Il semble reparti un ou deux siècles en arrière, loin du mélodiste pop-rock au phrasé aussi attrayant qu'étrange qui continue à fourbir en duo avec l'écrivain Philippe Djian de belles chansons contemporaines faites de regrets quotidiens et de remords affectifs, de reproches croisant le fer et de rebuts du discours amoureux.
France et Suisse
Mais il suffit de passer outre quelques raclements de gorge à rendre idiots les flippés qui suspectent immédiatement des glas pandémiques, pour que l'on retrouve son esprit foutraque et ses saillies surréalistes. Il développe son propos sans frein car il n'est pas du genre à rester muet, à se draper dans le mystère ou à cultiver le secret. Stephan Eicher a réponse à tout, même si parfois il faut le suivre sur des sentiers muletiers, tant il aime passer par le conte, la fable ou la blague. Voici celle qu'il raconta au précédent président de la République : "Ayant créé le monde, Dieu, au lieu de se reposer, décida d'aller visiter ses créatures. Les Français n'étaient pas contents de leur sort. Il leur fit valoir que leur pays était bordé de mers somptueuses, comptait des fleuves majestueux et de hautes montagnes. Il ajouta que la mode et la gastronomie y régneraient bientôt, que viendraient le Concorde et le TGV et qu'en matière d'idées, il y aurait les Lumières et les Droits de l'homme. Mais devant les mines toujours renfrognées des habitants, il ajouta : 'Maintenant, il faudrait quand même bosser un peu'."
Eicher connaît par le menu ce pays ronchon et facétieux, bordélique et irrécupérable. Il précise : "Je n'ai jamais eu de tendresse pour la Suisse comme j'en ai pour la France." Mais son affection tient plus aux paysages, à l'atmosphère villageoise ou à l'art de vivre qu'à la politique menée ou au fonctionnement tricolore. Lui sait la différence qui existe entre l'Hexagone très administré qui, malgré tout, continue à croire au pouvoir central et fait de l'élection présidentielle un moment crucial, et la Suisse au pragmatisme torride où "les lobbys bancaires et pharmaceutiques savent faire pression" mais où les citoyens peuvent aussi initier des référendums, pour le meilleur comme pour le pire. Eicher fut d'ailleurs l'un de ceux qui poussèrent sans succès à une votation pour que les robots paient l'impôt.
Le drame du Covid en chanson
Il a vécu une douzaine d'années en Camargue. Son second fils, jeune adulte, a d'ailleurs choisi de continuer à y résider. La plasticienne Sophie Calle était une voisine et amie. Elle a illustré de paumes ouvertes et démunies l'une des dernières chansons d'Eicher qui dit les étouffements maladifs et personnels : "C'est pas moi qui serre autour de ton cou/C'est dans l'atmosphère, c'est bien fait pour nous/Si nous manquons d'air, si nous devenons fous/Jetons-nous des pierres, éclaboussons-nous/C'est pas moi qui serre autour de ton cou/C'est comme une vipère qui sort de son trou/Trop de laisser-faire, trop de laissez-nous."
Ces paluches au fusain sont aussi celles des géniteurs décédés de Calle et d'Eicher. Ce dernier était remonté à Berne pour assister ses parents par temps de pandémie. Son père, qui avait sa vie durant tenu un magasin radio-télé, est mort du Covid à 84 ans. Sa mère inconsolée a suivi de peu. C'était au temps où les inhumations ne pouvaient s'effectuer normalement. Il se retrouvait isolé dans ses terres d'enfance où les intermittents du spectacle sont beaucoup moins bien traités qu'en France et où il peut beaucoup leur en coûter. En chanson, ça a donné : "Enfermés dans nos sacs/À moitié fous/Nous manquions de tout/Tombés du nid/Nous n'avions rien appris/Nous avions tort/Et nous comptions nos morts." Et ça continuait, toujours en phase avec les mots de Djian : "Entre deux eaux/Nos navires prenaient l'eau/Seuls dans la brume/Avec nos vies sans lune/Hors d'orage/Le vent tournait nos pages."
Dès qu'il a pu, avant que les entraves sanitaires soient toutes levées, il s'est remis en route en se faisant l'effet d'être "un collectionneur de papillons courant dans la forêt pour tenter de les attraper". Ses tournées ont toujours répondu à des intitulés au symbolisme appuyé. Avant, il lui était arrivé de se produire entouré d'automates ou exalté par le barouf d'une fanfare fracassante. Il embarquait son monde sur "le radeau des inutiles".
Cette fois, il a digéré les contrariétés de l'époque "dans le ventre de la baleine". Il est devenu Jonas, le désobéissant, cloîtré dans les abysses, emprisonné dans l'obscurité, avec sa peur et ses peines. Et qui finira sans doute, non pas craché comme un petit poisson passant entre les fanons du monstre maléfique mais expulsé par le geyser séminal de la grosse bête.
Pendant le Covid, la formation était minimale et chaque spectateur payait à sa guise, le vivre et le couvert étaient compris. Cela a démarré petit et puis, ça a fini par enfler en une affaire de réassurance d'ambiance et de restauration collective.
Longtemps en conflit avec son ex-maison de disques, il vient de sortir de nouveaux morceaux qu'il diffuse en numérique, sans supports physiques, sans notion d'album, content de tenter l'expérience.
La reine d'Angleterre qui dépasse le Christ
Il réside toujours à Berne, avec sa compagne franco-belge, actrice et créatrice de mode. Ils ont échoué dans un beau quartier où les gestionnaires de hedge funds glissent leur raquette de squash dans leur Maserati tandis que leurs femmes vont à leur cours de yoga dans un 4X4 noir. Lui marche, depuis qu'il s'est cassé la figure à vélo et que sa Peugeot 306 est restée à Aigues-Mortes. La déambulation active ses pensées. Et celles-ci l'entraînent loin. Il commence par raconter comment il s'est fait vacciner deux fois par son copain Didier Pittet, le popularisateur du gel hydroalcoolique et puis comment il s'est dispensé de la troisième dose, se disant qu'il fallait bien que cela cesse. Il vagabonde en géopoliticien de la Russie de Poutine qui, avec ses vieux tanks, "va effacer tout ce qui nous est arrivé avec le virus" à la Chine qui ne serait pas conquérante territorialement, qui défendrait juste ses murailles, tout en étant agressive commercialement. Averti des manigances bancaires, il surveille le cours de l'or, le prix du baril et sait tout du système Swift. Il évalue combien la reine d'Angleterre a largement dépassé Jésus-Christ en quantité de reproductions de son image "sur les billets, les timbres, les photos, via les documentaires et les fictions". Et il fait valoir que la notoriété avec laquelle il a flirté dans les années 90 est un poids et une entrave dont il fait bon se décharger. À un moment, il pointe combien nous sommes tous tenus "en haleine d'anxiété". Et cela sonne comme une expression échappée d'une de ses chansons.
Repères
17 août 1960 Naissance en Suisse
1988 Rencontre avec Philippe Djian
2019 Album Homeless Songs
Mars 2022 EP 4 titres Autour de ton cou
2022 Tournée Dans le ventre de la baleine