Le passionnant versant sombre de "Carmen"
Opéra. Production radicale, mais cohérente et novatrice du chef-d'œuvre de Bizet.
- Publié le 19-06-2024 à 15h50

Au rythme lent de leurs lourds bâtons qui frappent le sol, une douzaine de personnages en robes blanches, les visages dissimulés sous des capirotes, entrent lentement dans la salle du Théâtre Royal de Liège. Une salle encore émue de la très, très longue ovation debout qu'elle vient d'adresser à la mémoire de Jodie Devos, à la suggestion d'un Stefano Pace – le directeur de l'ORW – dont la gorge s'est nouée. L'orchestre est dans la fosse, silencieux.
Ni kitsch ni clichés
Ku-Klux-Klan ? Pénitents de la Semaine Sainte. Quand le vacarme des bâtons s'arrête, le prélude de Carmen démarre sous la baguette nette et acérée de Leonardo Sini. Une Carmen débarrassée du kitsch et des clichés habituels, tant musicalement que scéniquement, mais, néanmoins, éminemment espagnole. Les couleurs et les rythmes jaillissent de la fosse, processions, tauromachie, flamenco sur la scène. Costumes somptueux de Betixte Saitade, décors dépouillés, mais d'une grande beauté de Marta Eguilior, qui signe une mise en scène brillante et intelligente qui sort des sentiers battus sans trahir l'essence de l'œuvre, et qui dessine des personnages de chair et de sang.
Comme annoncé (La Libre du 18 juin) sa Carmen n'a pas besoin de se la jouer femme fatale : il lui suffit d'apparaître pour mettre tous les hommes à genoux. Et quand elle met toute sa sensualité à lui découper des tranches de Pata Negra, la salle rêve d'être à la place de Lilas Pastia – un autre de ses amants selon toute vraisemblance. À commencer par Don José, à peine débarrassé de ses bandelettes de pénitent, flanqué de l'enfant qu'il a été, un garçonnet silencieux en short blanc et singlet tout droit sorti de La mala educacion d'Almodovar qui se repeigne parfois les cheveux comme lui. Et quand l'enfant est là, la mère n'est jamais loin : une mère au visage le plus souvent dissimulé, mais à la féminité épanouie, parfois même transformée en géante, une mère étouffante et castratrice dont l'omniprésence explique sans doute plus encore que la jalousie le féminicide qui conclut la soirée.
Beauté plastique
La force du spectacle est que, au-delà de son originalité et de sa beauté plastique (dominances nettes de rouge, de noir et de blanc, constructions des tableaux, chorégraphies élégantes de Sara Cano, belles lumières de David Alcorta), et même en laissant parfois place à l'humour (le quintette Nous avons en tête une affaire), il dit non seulement le poids de la religion, mais aussi la masculinité toxique dans une société méditerranéenne. Même dans le chœur d'enfants, les garçons sont soldats ou toreros, tandis que les filles sont veuves éplorées ou bêtes traquées.
La Carmen de Ginger Costa-Jackson impressionne par sa rigueur, sa puissance, l'homogénéité des registres, la projection et la qualité du français mais, malgré cette perfection technique – ou à cause d'elle ? – le chant finit par manquer un peu de naturel et de lyrisme. Le José d'Arturo Chacon-Cruz est lyrique et attachant, on admire l'intonation, mais la prononciation est plus pâteuse. On retrouve avec plaisir la Micaëla d'une Anne-Catherine Gillet, à nouveau impeccable, pure et nette jusqu'au plus haut de l'aigu, et dont Eguilior fait ici le double angélique de la mère de José. Belle prestation, autoritaire et bien timbrée, de Pierre Doyen en Escamillo, et coup de chapeau aux autres régionaux de l'étape : Ivan Thirion et Pierre Derhet (le Dancaïre et le Remendado) ainsi que Marc Tisson (Moralès). Un solide plateau où brillent encore le tandem Mercédès et Frasquita (Valentine Mercier et Elena Galitskaya), ainsi que le Zuniga de Patrick Bolleire.
Liège, Théâtre Royal, jusqu'au 27 juin ; www.operaliege.be