"Fanny et Alexandre" version lyrique : cris et toussotements
Un spectacle brillant et puissant, mais une partition qui ne fait pas l'unanimité.
- Publié le 02-12-2024 à 17h46

Est-ce un conte de Noël ? Résolument ! L'action commence à Noël, il y a des sapins et de la neige, du champagne et des cadeaux, des tenues de soirée et des pyjamas en pilou. Et même un happy end à la fin. Entre-temps, il y aura eu la mort et pas mal de violence – tant physique que psychologique –, des déchirements et des remises en cause d'identité, un changement de pyjama (du joyeux au sombre) et nombre d'autres éléments qui n'ont rien de particulièrement festifs mais font partie de la vie.
Livret
La première force de l'adaptation lyrique de Fanny et Alexandre que propose la Monnaie réside dans le livret de Royce Vavrec, qui a su condenser les 5 h du film de Bergman en 2h45 d'opéra, laissant même à la musique une place en dehors des mots. Avec une action qui avance et rebondit sans cesse, mais qui ne recule pas devant la complexité des questions abordées.
Le deuxième atout du spectacle tient sans nul doute à la mise en scène d'Ivo Van Hove, à la fois sobre dans ses effets et riche par sa diversité. Dans les décors élégants et légers de Jan Versweyveld, dont les changements se font à vue, avec un recours occasionnel mais toujours pertinent aux vidéos de Christopher Ash (la scène de la mort d'Oscar est particulièrement réussie), avec un sens des tableaux et des couleurs et aussi avec une direction d'acteurs impeccable, le Flamand, confirmant ses affinités bergmaniennes, caractérise finement chaque scène tout en faisant, lui aussi, avancer l'action : du grand art.
Musique de film
La partition de Mikael Karlsson ne fait par contre pas l'unanimité. D'aucuns affichent une moue dédaigneuse, reprochant un traitement trop massif et indifférencié des différents pupitres de l'orchestre (les musiciens s'ennuieraient !) – même si l'orchestrateur Michael Atkinson a pris soin avec talent de colorer la partition par plusieurs mises en évidence d'instruments solistes –, l'absence de chœurs ou le recours au son surround qui amplifie parfois les voix et les instruments et les complète par des traitements électroniques. Ou, pour faire court, on stigmatise une partition plus proche de la musique de film que des standards habituels de la musique classique savante. Michael Nyman ou Hans Zimmer plutôt qu'Hosokawa, Dusapin ou même Boesmans.
Il est vrai que Karlsson s'est notamment fait connaître par des musiques de jeux vidéo ou de ballet, et qu'il a l'âge d'être le fils de tous les précités : quand il vient saluer au rideau final avec son look de skateur, il donne même un coup de vieux à Van Hove et son équipe, tous en costume cravate. Mais faut-il s'étonner que l'opéra, quand il emprunte ses sujets au cinéma, emporte également sur son passage une partie des codes de la musique de film ? Et plus largement, ne peut-on se réjouir de la vivacité de l'opéra contemporain qui se caractérise justement par une diversité d'esthétiques musicales ?
Maîtrise
En tout cas, la cheffe Ariane Matiakh mérite tous les applaudissements pour la grande maîtrise avec laquelle elle agglomère ces diverses composantes ainsi que pour l'expressivité qu'elle insuffle au drame. Coup de chapeau également pour une formidable distribution vocale dont on retiendra particulièrement les noms des stars – Thomas Hampson et Anne-Sofie Von Otter, les épouvantables méchants de service qu'on a vraiment envie de détester –, du jeune Jay Weiner, issu des chœurs d'enfant de la Monnaie (formidable Alexander), du bouleversant contre-ténor Aryeh Nussbaum Cohen dans un rôle façon Anohni, du ténor Peter Tantsits (remarquable Oscar) et bien sûr de la mezzo-soprano Sacha Cooke, éblouissante dans le rôle d'Emilie.
Bruxelles, jusqu'au 19 décembre ; www.lamonnaie.be. Diffusion en direct sur Auvio et Musqi3 le vendredi 13 à 19h30.