Tristan, Isolde… et encore Tristan
Bisanti et Berutti dans une version atypique mais attachante du chef-d'œuvre wagnérien.
- Publié le 29-01-2025 à 15h26

Le défi que s'était fixé Stefano Pace était double. Donner, pour la première fois depuis très longtemps à Liège (1926 selon l'ORW, 1955 selon d'autres sources) Tristan et Isolde. Et le faire avec un niveau musical équivalent à celui des scènes allemandes dont c'est le pain quotidien, mais dans un style théâtral qui ne soit pas celui du Regietheater toujours dominant outre-Rhin. Le pari est relevé avec un spectacle atypique mais cohérent, attachant à plus d'un titre et de plus en plus passionnant au fil de la soirée nonobstant ses quelques imperfections.
Coup de chapeau d'abord à Giampaolo Bisanti, qui dirige l'œuvre pour la première fois et emmène son orchestre en dehors de sa zone de confort latine habituelle, même si on a pu relever le soir de la première certains signes de nervosité dans l'un ou l'autre pupitre. Dirigé à un tempo assez lent et avec une volonté de transparence qui le prive du coup de masse et de profondeur, le premier acte peut surprendre. Mais, dans le duo d'amour du deuxième, ce parti pris de clarté presque chambriste fait merveille et, dès le prélude du troisième, le directeur musical adopte des couleurs sombres et intenses idéales, atteignant un niveau d'expressivité grandiose qui culminera comme il se doit avec une bouleversante mort d'Isolde.
Marquant ses débuts dans le rôle – et même dans le répertoire wagnérien – l'Isolde de Lianna Haroutounian ne ressemble à aucune autre. La voix de la soprano arménienne a l'atout d'une clarté et même d'une lumière directement héritées de sa fréquentation intense du répertoire italien, mais avec en outre une puissance confondante dans le registre aigu. Dès le deuxième acte, elle offre sans réserve une projection impressionnante qui fera merveille dans sa scène finale, à ceci près que le médium est hélas beaucoup moins sonore, à telle enseigne que la ligne vocale semble parfois presque incomplète dans ce climax. Il y a plus d'homogénéité dans les différents registres, mais moins de puissance chez le Tristan de Michael Weinius : on admire la constance du ténor suédois, mais on regrette parfois un manque de mordant de l'articulation et un engagement trop prudent.
Radde fait l'unanimité
Seul Allemand du plateau, le baryton Birger Radde fait l'unanimité pour sa voix incisive et sonore, la richesse de ses nuances et ses talents d'acteur. Désormais plus soprano que mezzo-soprano, Violeta Urmana confère à Brangäne une présence attachante et quelques aigus sonores, même si la voix n'a plus toute la présence qu'elle a pu avoir. Evgeny Stavinsky campe un Roi Marke solide, le plateau étant encore complété par deux ténors : l'excellent Alexander Marev, Melot à la fois élégant, sobre et précis et Zwakele Tshabalala, frémissant dans les rôles du jeune marin puis du berger même si un vibrato un peu large brouille parfois l'émission.
La réussite de la soirée tient aussi à la mise en scène subtile et sensible de Jean-Claude Berutti, une vision d'une grande beauté visuelle et d'une réelle profondeur qui s'épanouit dans les décors classiques élégants et poétiques de Rudy Sabounghi, indissociables des vidéos de Julien Soulier qui zooment ou alternent le vertical et l'horizontal pour enrichir les points de vue, avec aussi les beaux costumes XIXe de Jeanny Kratochwil et les lumières expressives de Christophe Forey.
Rappelant tout à la fois le thème de l'éternel retour, l'omniprésence de la mort dans l'œuvre et le nihilisme de Tristan, le metteur en scène français dédouble son héros et construit les deux premiers actes comme un flash-back : dans un hôpital psychiatrique, un Tristan muet aux allures d'Aschenbach (un charismatique Thierry Hellin) revit ses souvenirs au premier acte, tente de les remettre en scène au deuxième et finit par vivre sa mort au troisième aux côtés de son double chanteur. Le Tristan acteur observe d'abord, puis reprend de plus en plus sa place dans l'histoire, allant jusqu'à se substituer au Tristan chanteur dans la première partie du duo d'amour. L'occasion tout à la fois de faire vivre un regard critique, de suppléer à une certaine raideur scénique du ténor, d'inventer une gémellité entre les deux Tristan et de réinventer le troisième acte. Un Kurwenal plein de tendresse, un Marke empathique, Melot qui meurt comme dans un soupir et surtout Isolde, tout à la fois nurse, vierge et amoureuse attendrie qui s'endort derrière son bien-aimé : tous les personnages, en blouses blanches ou bleues, veillent sur Tristan.
Liège, Théâtre Royal, jusqu'au 8 février ; www.operaliege.be