"L'Amour de Danaé": contre Midas, Jupiter se dépasse
À Munich, un opéra de Strauss des plus rares superbement servi, sous l'impulsion du Belge Serge Dorny.
- Publié le 10-02-2025 à 14h12

Richard Strauss a donné à son avant-dernier opéra, L'Amour de Danaé, la qualification de "Mythologie joyeuse". Achevé en 1941, l'ouvrage aurait dû être créé en 1944 à Salzbourg pour fêter les 80 ans du compositeur si, suite à l'attentat manqué contre Hitler, Goebbels n'avait interdit toute représentation théâtrale. Directeur du festival, Clemens Krauss dut se contenter d'une répétition générale semi-publique. La création n'eut lieu que huit ans plus tard, toujours à Salzbourg, mais à titre posthume : Strauss s'était éteint entretemps, le 8 septembre 1949.
Jamais donnée en Belgique, l'œuvre reste rarissime, même dans le monde germanique. Au XXIe siècle, on compte les productions scéniques sur les doigts d'une main : Kiel (publié en CD), Salzbourg (à deux reprises), Dresde, puis Berlin (disponible en DVD). La partition est pourtant brillante et attachante, avec une somptuosité musicale qui annonce déjà celle des Vier letzte Lieder.
Parfois confus et verbeux, le livret de Josef Gregor n'est certes pas à la hauteur de ceux que Von Hofmannsthal ou Zweig écrivirent pour Strauss, mais l'histoire, dans une veine qui rappelle l'opéra baroque vénitien, mêle plaisamment humour, émotion et références mythologiques.
Voulant séduire Danae, fille du roi (ruiné) Pollux, sans éveiller les soupçons de Junon, Jupiter lui envoie en messager Midas, gardien d'ânes dont il a fait le roi de l'or. Mais comme dans Le Chevalier à la rose, la belle tombe amoureuse du messager et délaisse le mandant. Poursuivi par les précédentes déesses qu'il a séduites en se faisant passer tour à tour pour un taureau (Europe), un cygne (Leda), un nuage (Semele) et Amphytrion (Alkmene), Jupiter revient tenter Danae dans la pauvre hutte de Midas : constatant alors qu'elle préfère décidément l'amour dans la pauvreté à la gloire divine, il finit par bénir leur union et retourne vers l'Olympe.
Guth et Weigle
Sous l'impulsion du Belge Serge Dorny, l'Opéra de Munich, qui n'avait plus mis l'oeuvre à l'affiche depuis 1988, lui donne ici une production qui marquera les mémoires. L'expérimenté Claus Guth signe une mise en scène d'une grande intelligence et avec de vrais moments de beauté, où le royaume de Pollux (sosie de Donald Trump) est une salle de marchés au sommet du World Trade Center, où la fureur de Jupiter entraîne la chute de la première tour, mais où l'écroulement de la seconde est remplacé par des images des ruines de l'Opéra de Munich en 1945 et d'un Strauss octogénaire se promenant à Garmisch.
Sebastian Weigle dirige splendidement un somptueux Bayerische Staatsorchester à la culture straussienne évidente, et une distribution de haut vol, avec Andreas Schager (Midas), Christopher Maltman (Jupiter) et Manuela Uhl (Danae). Arrivée moins de 24 h avant le lever de rideau pour remplacer Malin Byström, malade, cette soprano allemande connaît si bien le rôle qu'elle aura pu le chanter et le jouer de mémoire, sauvant une première qui, sans elle, aurait dû être annulée.
- Opéra de Munich, jusqu'au 22 février et le 19 juillet. Diffusion sur Musiq3 le 15 mars à 20h. Rens. : www.staatsoper.de.