Deux reines s'affrontent, chacune sur sa planète
Une formidable lecture de "Maria Stuarda" en mouvement perpétuel.
- Publié le 18-08-2025 à 17h13

En 1925, Don Pasquale était le premier opéra non mozartien à être présenté au Festival de Salzbourg. C'est peut-être pour commémorer cette ouverture que le Festival, où le bel canto n'a pas souvent droit de cité, propose cette année un autre chef-d'œuvre de Donizetti, quoique dans un genre différent : Maria Stuarda.
Metteur en scène de théâtre avant tout et également concepteur des décors, Ulrich Rasche a eu la bonne idée de renoncer à la simple illustration de l'anecdote historique pour créer un espace scénique symbolique de l'affrontement sans merci entre Elizabeth Ire et Mary Stuart. Il ne s'agit pas, explique-t-il, "d'un drame historique en costume mais d'une pièce sur le pouvoir, la survie et la menace existentielle". Chaque reine, engoncée dans sa longue robe boutonnée – l'une en noir, l'autre en blanc – est debout sur un immense cercle incliné d'une dizaine de mètres de diamètre. Ces deux plateaux, de 10 tonnes chacun, sont constamment mobiles : de cour à jardin, d'avant en arrière, avec des inclinaisons variables et des subdivisions en anneaux concentriques, au nombre de neuf, qui tournent eux-mêmes en permanence dans des sens et à des vitesses différentes. Royaume d'Angleterre contre Royaume d'Écosse, les deux rivales se toisent du haut de leur planète et ne se toucheront jamais.
Dans ce formidable affrontement, chaque reine est entourée sur son plateau de ses fidèles (Talbot, Cecil, Anna…) et d'une cour symbolisée par une dizaine de danseurs qui ne dansent pas mais marchent constamment d'un pas chaloupé sur les anneaux mobiles, et qui, au fil de la soirée, se feront décor humain. Les solistes eux-mêmes sont également astreints à cette danse lente et constante, avec à la clé un sentiment d'urgence dramatique mais qui reste de l'ordre du poétique.
"Vil Bastarda"
Au deuxième acte, après que Mary ait lancé à Elizabeth le fameux "vil bastarda" qui provoquera son arrêt de mort, on verra un instant la Reine d'Angleterre privée de sa superbe, titubant et presque débraillée pour avoir ôté les longs gants qui couvraient ses bras. Quant à la Stuarda, elle méritera son prénom, portée en procession mariale par ses proches qui finiront par prendre des attitudes christiques de Passion pour l'accompagner vers l'échafaud.
Ce parti pris de mouvement perpétuel, fascinant et envoûtant, est, on s'en doute extrêmement, exigeant pour les chanteurs qui doivent à chaque instant anticiper non seulement la note qui suit mais aussi le pas suivant. On est d'autant plus admiratif des prestations de Kate Lindsey (Elizabeth), formidable d'homogénéité et d'audibilité dans tous les registres, et de Lisette Oropesa (Mary), éblouissante d'intonation, de rondeur, et d'expressivité, les deux projetant leur chant avec une même aisance. Excellents aussi, le ténor ouzbek Bekhzod Davronov (Leicester) et les autres comprimari, tous couvés et stimulés par la direction incisive mais toujours lyrique d'Antonello Manacorda.
Atteignant une pureté esthétique qui n'a rien à envier aux plus belles réalisations de Robert Wilson ou Romeo Castellucci, le spectacle fera date.
Salzbourg, Grosses Festspielhaus, jusqu'au 30 août ; www.salzburgerfestspiele.at Disponible sur medici.tv et YouTube