Hermann, l'infréquentable héros de Tchaïkovski et Pouchkine
"La Dame de Pique" ramène le répertoire russe à l'Opéra de Liège.
- Publié le 25-02-2026 à 20h25

Marie Lambert-Le Bihan avait laissé une belle impression en 2022 à Liège en montant Dialogues des carmélites de Poulenc. On la retrouve dès ce vendredi à l'ORW pour La Dame de Pique, troisième grand opéra de Tchaïkovski basé sur un texte de Pouchkine : l'histoire à la fois romantique et empreinte de fantastique d'Hermann qui, obsédé par le jeu, ira jusqu'à tuer la Comtesse, grand-mère de sa bien-aimée, pour lui faire révéler une combinaison secrète de trois cartes qui garantit la fortune. Existe-t-il un lien entre deux ouvrages apparemment si dissemblables ? "Ce sont des ouvrages sérieux qui brassent des émotions et des portraits psychologiques assez complexes, ce qui demande d'avoir un goût pour la direction d'acteurs, c'est-à-dire d'avoir le goût de chercher avec les chanteurs. Ce qui est mon cas."
Creuser le texte suppose évidemment d'en avoir une bonne compréhension. La metteuse en scène française est-elle familière de la langue russe ? "J'ai fait un an de russe quand j'étais à la fac à Paris, il y a très très longtemps, donc je le lis un peu. Je m'y suis remise pour comprendre, isoler – d'abord dans la phrase musicale puis dans le phrasé – les mots importants et percevoir l'articulation de cette pensée. On sent que Tchaïkovski accompagne aussi cette langue avec des accents comme on aime en avoir dans l'opéra, c'est-à-dire un accord par exemple qui peut souligner, contredire ou annoncer quelque chose. J'ai eu également la chance de pouvoir me préparer avec des amis russophones qui m'ont indiqué aussi les spécificités de la langue pré-soviétique, une forme de vocabulaire qui a trait au crime, à la moralité, à la spiritualité, et qui est présente ici. Et puis il y a aussi des tournures grammaticales qui me plaisent beaucoup, qui sont celles par exemple de la passivité du sujet qui dit "on me fait faire", "on me fait dire", "on m'amène à faire" : ces tournures m'intéressent parce qu'elles permettent aux chanteurs de caractériser leur personnage."
Outsider
Quel est le thème de La Dame de Pique ? S'agit-il d'un opéra sur la mort, sur l'addiction, sur l'âge ? "C'est un opéra sur une fascination, celle d' un outsider, un outsider aux prises avec des mécaniques de la cruauté parce qu'il est crédule, parce qu'il est rendu vulnérable par une situation de dépit amoureux ou de sensation d'élan amoureux qui l'inquiète. Il y a, dans cet opéra, deux personnages, Hermann et la comtesse, dont on parle sur scène : lui, avant même qu'il entre en scène, et elle après qu'elle soit sortie de scène la première fois. Du point de vue dramatique, je trouve ça extraordinaire, car ce ne sont pas de simples racontars : ce qu'on dit d'eux a un impact sur l'histoire. Quand, dès les premières minutes de l'opéra, on parle d'Hermann pour nous dire qu'il n'appartient pas au cercle des gens avec lesquels il est bon de frayer, que c'est un homme étrange et qu'il n'est pas riche, c'est un matériau précieux : il a déjà beaucoup de choses à jouer quand il entre en scène !"
Liège, Théâtre Royal, du 27 février au 7 mars ; www.operaliege.be