Lucrezia Borgia, entre duos intenses et tableaux de genre
L'opéra de Donizetti d'après Victor Hugo revient à l'ORW à Liège.
- Publié le 12-04-2026 à 15h12

Dans Russians – dont il a emprunté toute la musique à Prokofiev –, Sting chante : "J'espère que les Russes aiment leurs enfants aussi." La question de la face humaine des méchants a, de longue date, inspiré les artistes. En 1833, Victor Hugo l'avait mise au centre de sa pièce Lucrèce Borgia, révélant l'amour sans limite de la fille illégitime du futur Pape Alexandre VI, empoisonneuse cruelle qualifiée de "difformité morale la plus hideuse, la plus repoussante, la plus complète", pour Gennaro, le fils qu'elle aurait eu avec son frère. La même année, Gaetano Donizetti fit du drame hugolien un de ses opéras les plus sombres, créé à la Scala de Milan.
Un rôle écrasant
L'œuvre reste rare à la scène, pas tellement parce que le propos risque de choquer les spectateurs – on a vu bien pire depuis –, mais parce que le rôle-titre est des plus écrasants. Il requiert des aigus bien en place, mais aussi un grave solide, une technique de virtuose, une expressivité capable de bouleverser et, en sus, une endurance à toute épreuve – ce que Birgit Nilsson, qui évoquait alors le rôle wagnérien d'Isolde, aurait appelé "une bonne paire de chaussures".
Déjà présente sur la scène du Théâtre Royal pour Amina de La Sonnambula en 2023 ou pour les quatre rôles féminins des Contes d'Hoffmann, Jessica Pratt est de celles qui ont les moyens du rôle. Elle est une des étoiles du bel canto actuel, et elle s'est même offert un aller-retour à Naples pendant les répétitions pour substituer, là-bas, une collègue malade pour Lucia di Lammermoor au San Carlo. Les premières mesures (et notamment la romance Com'è bello où la mère se pâme devant son fils endormi) sont encore un peu hésitantes mais, une fois bien rentrée dans le personnage, la soprano australienne déroule avec aisance et impressionne tant par sa projection que par la qualité de son intonation.

Naturel et évidence
Dimitry Korchak prête à Gennaro une vaillance juvénile sans faille : le timbre du ténor russe n'est peut-être pas le plus séduisant, mais il chante juste et avec des phrasés envoûtants. Remarquables aussi, l'Alphonse d'Este noble et intense de la basse italienne Marko Mimica, ainsi que l'Orsini de la mezzo canadienne Julie Boulianne, autre habituée de la scène liégeoise.
Dans la fosse, Giampaolo Bisanti vient rappeler que, même si on l'a admiré aussi récemment dans des opéras allemands ou russes, la musique italienne et notamment le bel canto restent ses langages naturels, qu'il dirige avec un mélange de naturel et d'évidence.
Pour son énième retour en terre liégeoise, Jean-Louis Grinda inscrit l'action dans une Renaissance de rêve, entre ciels crépusculaires et violence des rouges et des noirs des intérieurs de palais. Entre deux séries d'écrans verticaux où apparaissent notamment les plus belles représentations de Vierges à l'enfant, le grand escalier qui constitue le décor du prologue et de l'acte I permet de tracer des perspectives superbes, mais ne permet pas aux solistes – et moins encore aux chœurs – des déplacements aisés. Mais le spectacle séduit par l'intensité des grandes scènes en duo (Lucrezia et Gennaro, Lucrezia et Alfonso, Gennaro et Orsini) et par la beauté des tableaux de genre, grâce aux splendides lumières de Laurent Castaingt, qui signe aussi les décors, et aux somptueux costumes de Françoise Raybaud.
- Liège, Théâtre Royal, les 14, 16 et 18 avril. Rens. : www.operaliege.be.