Pas de choc frontal pour "L'Enlèvement au sérail"
Equilbey dirige un Mozart lumineux et pétillant.
- Publié le 04-06-2026 à 17h51
Parmi les sept opéras dont on considère qu'ils représentent la maturité de Mozart, six sont fréquemment à l'affiche. La flûte enchantée est un blockbuster du répertoire lyrique, les trois ouvrages sur des livrets de Lorenzo Da Ponte (Les Noces de Figaro, Don Giovanni et Cosi fan tutte) sont des valeurs sûres et les opéras seria (Idomeneo et La Clemenza di Tito) sont à la mode, car ils permettent de poser des questions sur le pouvoir et les dirigeants. Par contre, L'Enlèvement au sérail, créé à Vienne en 1782, se fait rare. En Belgique, les dernières productions scéniques remontent à 2013 (Liège), 2010 (Anvers) et 1999 (La Monnaie) : c'est sans doute que les opéras qui, comme celui-ci (ou plus encore L'Italienne à Alger de Rossini), abordent les relations entre cultures occidentales et orientales, sont devenus tellement sensibles aujourd'hui qu'ils sont soit complètement déformés, soit même abandonnés.
On se réjouit donc que Laurence Equilbey, qui a déjà laissé des interprétations marquantes de plusieurs monuments du répertoire classique germanique (Fidelio de Beethoven, le Freischütz de Weber ou Le Paradis et la Péri de Schumann) ait eu la bonne idée de s'y consacrer. Sans nier complètement la question du choc culturel, elle a choisi de contourner quelque peu l'obstacle mais sans trahison. Pour cela, elle coupe, dans les dialogues, les passages plus délicats (peu, sans doute, le remarqueront), tout en assumant pleinement la dimension "turque" de la partition dans l'orchestre : des percussions pétillantes et aux couleurs soigneusement différenciées qui dialoguent avec des bois lumineux, les instruments anciens de l'Insula Orchestra font merveille. Et, pour éviter que les textes parlés tombent dans un silence complet trop contrasté par rapport aux passages chantés, elle a installé sur scène un bruiteur qui travaille à vue en produisant des sons divers aussitôt amplifiés.
Semblablement, la mise en scène de Florent Siaud évite les chocs frontaux. Le Pacha Sélim, à l'allure incontestablement orientale (l'excellent comédien Uli Kirsch) est surtout un riche collectionneur d'art, et les pensionnaires de son sérail sont plutôt des demi-mondaines oisives portées sur le champagne et la cocaïne. Son valet Osmin (le formidable Ante Jerkunica, bien connu du public de la Monnaie ou de l'Opéra flamand) n'est pas un serviteur en babouches, mais un homme de main tout en noir et l'arme au poing.
À bout portant
Restent les deux couples d'évadés contrariés : Belmonte (le ténor Amitai Pati, petit frère de Pene) et Konstanze (éblouissante Jessica Pratt, récente Lucrezia Borgia en Liège) en rejetons de bonne famille, Pedrillo (impeccable Brenton Ryan) et Blonde (Manon Lamaison) en post-punk gentiment déjantés. Ainsi retouché, le conflit de base est plus social que culturel. Certains reprocheront à la mise en scène de ne rien inventer (sauf au final où Osmin est tué à bout portant par un autre garde du corps après s'être rebellé contre la clémence de Sélim !), mais il n'est pas déplaisant de retrouver un Mozart si bien joué et chanté, un peu modernisé mais sans laideur ni provocation.
Paris, Théâtre des Champs-Élysées, jusqu'au 12 juin.