Sir Anthony Hopkins, le tango en fanfare
Hannibal Lecter tuait sur Bach ; Hopkins, lui, compose. À 88 ans, l'acteur livre à Gustavo Dudamel et au Philharmonia le journal musical d'une vie parallèle.
- Publié le 23-08-2026 à 15h03

Dans Les Deux Papes, Anthony Hopkins incarnait le rôle de Benoît XVI. Comme feu Joseph Ratzinger, son rapport à la musique a souvent été qualifié de viscéral. De l'un comme de l'autre, on se permettra simplement de rappeler qu'être musicien n'est certainement ni la première ni la dernière des qualités. Avec ce nouvel album, enregistré dans des conditions luxueuses, Sir Anthony ne cède pas simplement à un caprice automnal ; il entretient l'image de l'homme sans image, qu'on ne comprend pas et qui n'a aucune intention d'être compris.
Il arrive que, dans le cercle familial, un oncle un peu embarrassant se mette à dire tout haut des blagues grivoises, horribles vestiges de ses années dans le corps de garde. Les réseaux sociaux permettent à chaque oncle – de Bruxelles à Paramaribo – d'écrire tout haut, généralement en lettres capitales, le fond de sa pensée (qui souvent touche le fond). Anthony Hopkins, au contraire, est le vieil oncle qu'on aimerait tous avoir, dont on partagerait fièrement les publications.
Il pianote, s'émerveille de ses boutures, soliloque sur les questions de l'autre monde, taquine l'abdomen de son chat. Résultat : plus de 8 millions de followers. Certes, avec ses cachets, l'acteur pourrait s'offrir les services d'un excellent consultant en communication qui facturerait ses conseils cher et lourd : "tenez bien le chat, comme ça, faites semblant de l'aimer et souriez". Mais rien n'y fait, l'Anthony Hopkins en roue libre des réseaux sociaux, c'est comme le Père Noël : on veut y croire.
Une valse à 88 temps
Ne faisons pas non plus comme s'il était inimaginable qu'un acteur ait des envies musicales. Souvenons-nous du duo que chantait Bobby (de Dallas) avec Mireille Mathieu. Les talents parfois s'additionnent : nul n'a jamais aussi bien sifflé Bach qu'Yves Montand dans César et Rosalie. Ainsi, Hopkins n'a pas décidé soudain de sauter le pas : ce pas est un vieil ami qui ne l'a jamais quitté.
Les sources divergent : Anthony Hopkins pourrait avoir commencé le piano à quatre ans… ou à six ans. Il a donc commencé quelque part dans sa plus tendre enfance, même s'il se qualifie volontiers de pianiste peu doué. Au Royal Welsh College of Music & Drama, il ne reçoit pas de formation musicale au sens strict, mais baigne dans un monde où la musique est partout. Ainsi se met-il à composer, comme ça, en autodidacte, dès le début des années 1960. Il va jusqu'à prêter sa voix à un microsillon qui lui permet d'atteindre la 75e place des charts. Pas de quoi s'offrir une Rolls-Royce, mais pas de quoi rougir non plus.
Inversion de paradigmes
En réalité, il suffirait de dire que, si nous ignorions que Sir Anthony Hopkins était compositeur, lui ne l'ignorait pas. L'acteur célébré, devenu l'un des plus talentueux influenceurs de sa génération, aura involontairement rappelé à Decca/Universal que, selon la légende, à 22 ans, il signait déjà une valse.
Avant de s'installer dans un studio, il faut souvent un concept. Decca le tenait dans ses mains : une vie en musique. Une vie de petites compositions, comme autant d'entrées dans un journal intime, tantôt tristes, tantôt joyeuses. On s'amusera d'y reconnaître l'influence des chansons populaires britanniques, des grandes figures classiques anglaises (Elgar, Delius) et, simplement, de l'air du temps. Hopkins ne cache pas les limites de sa formation d'autodidacte : certaines œuvres ont été orchestrées par des collaborateurs. Il faut donc se garder de le chercher dans les détails de l'orchestration ; on le trouvera plutôt dans les vastes mouvements de fond.
Dans Life Is a Dream, l'émotion naît peut-être de la superposition de sentiments censément contradictoires. Jamais la nostalgie ne disparaît. Cet enregistrement est un objet de luxe offert à un compositeur modeste mais, si Hopkins est limité dans son geste, il ne manque jamais d'ambivalence. L'art de brouiller les pistes ?