"Otello", grand spectacle garanti
L'avant-dernier opéra de Verdi revient à Liège.
- Publié le 22-06-2026 à 13h38

S'il n'est pas rare de voir un opéra commencer par une grande scène de chœur, peu atteignent immédiatement un niveau aussi paroxystique que l'Otello de Verdi. Fi de l'ouverture orchestrale habituelle : en trois minutes, les chœurs (en effectif renforcé) passent de l'espoir à l'angoisse et du désespoir à la joie, le tout avec un orchestre survolté qui déchaîne orage, vents et tempête. Dans la nouvelle production de l'Opéra de Liège, les voix sont disposées sur trois niveaux et l'impact théâtral de cette scène s'en trouve encore accru. L'imposant décor unique de Bruno de Lavenère figure une cour intérieure dont les murs sont garnis d'escaliers et de coursives, ce qui permet d'utiliser tout le cadre de scène, de jardin à cour et de bas en haut.
Cohérence parfaite
Entre héroïc fantasy et steampunk, l'action s'inscrit dans un univers spectaculaire et d'une cohérence parfaite, un camaïeu de teintes noires, grises, anthracite ou argent que l'on retrouve également dans les beaux costumes d'époques mêlées de Françoise Raybaud – quelques couleurs plus vivres apparaîtront avec l'arrivée des ambassadeurs vénitiens, ainsi que le banc du chœur d'enfants. Les vidéos d'Arnaud Potier, qui transforment tour à tour les murs en souterrains dégoulinants ou en rochers abrupts, et les lumières habiles de Laurent Castaingt, qui permettent de réduire le cadre à des espaces plus intimes, complètent un tableau visuellement séduisant – même si on n'est pas convaincu de l'utilité des deux petites étendues d'eau qui se trouve au centre de la scène.
Mais un décor, aussi réussi soit-il, ne suffit pas à nourrir un propos théâtral. Quand il avait monté voici deux ans I Capuleti e I Montecchi sur la même scène liégeoise, Allex Aguilera, décorateur avant de devenir metteur en scène, avait déjà laissé un sentiment d'inachèvement qui se confirme ici : direction d'acteurs insuffisante, mouvements de chœurs souvent patauds, on reste sur sa faim. Les grands tableaux de foule sont réussis mais, pour le reste, les quelques idées "fortes" ne suffisent pas à densifier le propos, et notamment celle consistant à doubler Jago de six clones (cyclone ?) qui, pendant son fameux credo, lui font des portés maladroits qui ressemblent plutôt à du crowdsurfing imparfait, et qui portent ensuite Otello en sens inversé.
Moments clés
Heureusement, il n'y a ni contresens, ni ajouts incongrus, de manière telle que la force de la musique de Verdi suffit à assurer l'intensité aux moments clés : le duo Otello-Desdemona en fin d'acte I, le credo de Jago puis son duo avec Otello à la fin du II, la fameuse chanson du saule et l'Ave Maria de Desdemona et, bien sûr, la scène finale. La musique de Verdi et aussi ses interprètes, à commencer par le chef Francesco Lanzillotta (déjà applaudi à la Monnaie dans Bastarda), qui délivre une lecture frémissante mais parfaitement cadrée et arrive à faire sonner les détails des pupitres (de superbes bois, notamment) chaque fois qu'il y a lieu.
Et bien sûr les chanteurs avec, comme le plus souvent à Liège, une batterie de comprimari de belle tenue et trois premiers rôles excellents. Luciano Ganci d'abord, Otello sonore et émouvant, infaillible dans le registre aigu mais d'une solidité parfaite aussi dans le grave et le medium ; Roman Burdenko ensuite, Jago d'une noirceur parfaite mais sachant éviter la caricature ; et enfin Maria Teresa Leva, Desdemona peut-être un peu trop réservée théâtralement mais qui délivre un chant chaud et soyeux, capable de toutes les nuances et d'une intonation parfaite.
- "Otello", Liège, Théâtre Royal, jusqu'au 27 juin, www.operaliege.be