Quand la matière se divise en quatre
À Anvers, une étonnante pièce du Néerlandais Louis Andriessen
- Publié le 21-09-2026 à 16h29

L'OperaBallet Vlaanderen sort volontiers des sentiers battus. Et s'il peut le faire en mettant en évidence la langue de Vondel, c'est mieux encore. Dans sa nouvelle saison, La Traviata se trouvera ainsi suivie d'un spectacle réunissant deux oratorios du compositeur flamand Peter Benoit, et est actuellement précédée de De Materie, œuvre de Louis Andriessen et Robert Wilson créée à Amsterdam en 1989.
Fils de compositeur, formé notamment auprès de Luciano Berio mais rattaché au courant minimaliste, Andriessen (1939-2021) est passé à la postérité comme la figure proéminente de la musique contemporaine aux Pays-Bas. Il a plusieurs fois approché l'opéra sans se soumettre totalement aux codes et canons du genre, et c'est notamment le cas avec De Materie (La matière), qualifié de "représentation en quatre parties pour soprano, ténor, deux récitants, huit voix et grand ensemble". Pas de véritable livret dialogué mais des collages de texte, pas de véritables personnages mais des figures historiques montrées ou simplement évoquées, des narrations mais pas d'interactions : on est dans le théâtre musical plus que dans l'opéra à proprement parler, mais en même temps dans un équivalent lyrique du film à sketches.
C'est que l'œuvre se divise en quatre parties de longueur équivalente (une demi-heure) mais de forme, d'inspiration et d'effectifs différents. La première, qui s'ouvre par la répétition de 144 accords en cluster identiques mais de plus en plus rapprochés, met en scène Gorlaeus, philosophe néerlandais du XVIIe siècle, et se caractérise aussi par un long passage où deux marteaux sont frappés sur des parpaings. Dans un style plus doux et contemplatif, la deuxième partie a pour centre la béguine médiévale Hadewijch, qui raconte ses visions. Avec De stijl, on passe au début du XXe siècle avec une éblouissante et jubilatoire évocation du peintre néerlandais Piet Mondrian, sur une partition où orchestre (cuivres surtout) et piano alternent dans un hallucinant boogie-woogie. Retour au calme enfin pour Madame Curie, final minimaliste où une comédienne dit des extraits de textes de la célèbre scientifique (un texte en français curieusement empreint ici d'un accent flamand prononcé).
Planches souples
Il revient aux interprètes de ce quatre-quarts, dont les représentations scéniques se comptent sur les doigts d'une main, de donner un semblant d'unité à l'ensemble. Mission accomplie, et avec panache. Par la direction à la fois précise et passionnée de Bas Wiegers, d'abord, à la tête d'un ensemble affuté réunissant des musiciens de l'orchestre maison et l'ensemble Ictus, mais aussi une belle sélection de membres des chœurs et deux excellents chanteurs solistes (Robin Tritschler et Katrien Baerts). Par la mise en scène intelligente et habile de Phia Ménard ensuite, qui signe aussi les décors (des murs blancs superbement éclairés, quelques toiles de couleurs pour Mondrian mais surtout d'immenses planches souples que la traction de chaînes et cordages transforment en coque de bateau ou en nef d'église) et les chorégraphies de trois des quatre parties : l'OBV étant également maison de danse, il met aussi ses danseurs à disposition. Et pour De stijl, la Française a fait appel au duo de chorégraphes Kor'Sia, qui règle le pinacle bluffant d'un spectacle d'une grande beauté.
Anvers, Opera, jusqu'au 27 septembre ; www.operaballet.be. Captation à voir sur OperaVision à partir du 6 novembre.