Une "Alcina" à savourer les yeux fermés
Du Haendel brillant entre pole dance et bondage à l'opéra de Lille.
- Publié le 09-10-2026 à 17h22

Après avoir passé près d'une vingtaine de saisons en résidence à l'opéra de Lille quand il était dirigé par Caroline Sonrier, le Concert d'Astrée y revient aujourd'hui à l'invitation de la nouvelle directrice, Barbara Eckle. Au menu cette fois-ci : Alcina de Haendel, un opéra qu'Emmanuelle Haïm, fondatrice et cheffe de l'orchestre sur instruments anciens, connaît particulièrement bien pour l'avoir déjà dirigé plusieurs fois.
Musicalement, c'est une merveille. Parce qu'Haïm a cette capacité indispensable de caractériser chaque air dans une œuvre qui passe sans cesse d'un climat à un autre, parce qu'elle tient et emmène parfaitement ses (excellents) musiciens mais sait aussi faire sonner chaque détail ou chaque pupitre quand la partition les met en évidence (ah, ces cors dans Sta nell'Ircana pietrosa tana !!), et parce qu'elle veille amoureusement sur ses chanteurs en leur facilitant autant que possible le travail.
Les chanteurs, justement, sont l'autre atout de cette production. Avec en tête d'affiche deux grandes mezzo-sopranos françaises. Dans le rôle-titre, Karine Deshayes, valeur sûre et établie, incarnation idéale de la conception scénique proposée ici d'une magicienne sur le retour, plus quinquagénaire en proie au vieillissement qu'enchanteresse manipulatrice : l'aigu est parfois un peu détimbré (on est plus habitué à voir le rôle chanté par une soprano), mais le grave est à frémir et le vibrato, bien contrôlé, ajoute encore à l'émotion produite. Face à elle, Adèle Charvet, étoile montante qui est en train de devenir immense (pas seulement dans le baroque), somptueux Ruggiero à l'émission claire et puissante, à la virtuosité discrète mais éclatante, dont chaque note est une perfection. Le reste du plateau est tout aussi digne d'éloges, avec notamment Jasmin White, deuxième lauréate du Concours Reine Elisabeth en 2023, excellente en Bradamante.
Amour libre
Tout serait pour le mieux dans le meilleur des mondes dans une version de concert. Mais il y a une mise en scène, signée Ewelina Marciniak – qui avait attiré l'attention en montant une Tétralogie complète à l'Opéra de Berne, avec notamment une chevauchée des Walkyries flashy en forme de chorégraphie TikTok. Elle relit Alcina comme une célébration de l'amour libre, et fait de Ruggiero (puisque chanté par une femme !) un personnage féminin qui, pendant l'ouverture, quitte son mari Melisso, lassée qu'il lui offre de la lingerie coquine.
Dans des décors et costumes d'une grande laideur (concombres fluos géants, pantalon pattes d'eph' d'Alcina et Oberto gothique en hoodie, crocs et cheveux vert et noir), entre une obsession récurrente pour le bondage et cinq danseurs/figurants qui vaquent entre pole dance et bataille d'oreillers de satin rose, les chanteurs, résignés, se prêtent à des actions et déplacements sans rapport avec le texte du livret. Le spectateur ne comprend pas, on n'est même pas sûr qu'ils comprennent eux-mêmes.
Lille, Opéra, jusqu'au 17 octobre ; www.opera-lille.fr. Diffusion sur France Musique le 7 novembre.