"Edmond" et "Cyrano": duel ou duo au sommet pour attirer les spectateurs ?
Edmond et Cyrano de Bergerac ouvrent respectivement la saison des théâtres Le Public et du Parc. D'un côté un succès, de l'autre un chef-d'œuvre. Les metteurs en scène Michel Kacenelenbogen et Thierry Debroux ont croisé le fer pour "La Libre".

- Publié le 04-09-2019 à 16h59
- Mis à jour le 04-09-2019 à 17h25

Hasard du calendrier, les théâtres Le Public et du Parc entament chacun leur saison avec une pièce ayant trait au personnage mythique Cyrano de Bergerac et à son auteur, Edmond Rostand (1868-1918). Dès ce 5 septembre, Le Public propose Edmond, pièce événement du Français Alexis Michalik, mise en scène par Michel Kacenelenbogen, avec une distribution 100 % belge. Spectacle théâtral de cet été à Villers-la-Ville, Cyrano de Bergerac, mis en scène par Thierry Debroux, avec Bernard Yerlès dans le rôle-titre, sera, lui, dès le 12 septembre sur les planches du Théâtre du Parc.
En duel ou en duo ?
Duel au sommet, alors, pour attirer les spectateurs ? "Le Parc et Le Public font du théâtre populaire au sens noble du terme, rappelle Thierry Debroux, directeur du Parc. On aurait pu se dire qu'on est concurrent, mais pas du tout. On se rend compte que quand il y a du succès au Public, il y en a au Parc aussi. Donc, c'est déjà mal parti pour le duel", éclate-t-il de rire. Michel Kacenelenbogen, co-directeur du Public, confirme : "La chance que nous avons, c'est de faire un théâtre de divertissement intelligent et que ce type de théâtre arrive à augmenter son nombre de spectateurs. Quand les gens passent de bonnes soirées au théâtre, ils vont plus au théâtre. Donc, il y a, en réalité, une belle émulation". En ce qui concerne plus précisément l'ouverture de la saison, "il y a un lien inouï entre ce chef-d'œuvre qu'est Cyrano et ce magnifique succès qu'est Edmond", reprend-il. Et "les spectateurs feront le lien tout naturellement", espère Thierry Debroux. "Ces deux pièces existent toutes seules, et elles se complètent aussi. Mais je pense que c'est jubilatoire pour un spectateur de voir les deux", assure encore Michel Kacenelenbogen.
Classique vs fictionnel
Là où Thierry Debroux a très légèrement adapté le texte original d'Edmond Rostand – "mon désir était avant tout de transmettre la beauté du texte, de le servir" – "Edmond est une pièce de fiction, souligne-t-il. Le public va s'amuser à découvrir la façon dont Michalik a imaginé Edmond Rostand écrivant Cyrano". "Pour Michalik, la création de Cyrano est un alibi pour écrire une pièce sur la création d'une oeuvre, complète Michel Kacenelenbogen. Il s'inspire à différents endroits d'éléments liés à Edmond Rostand, mais ce n'est pas du tout une biographie".
Chef-d'œuvre vs succès
Pièce en cinq actes en vers, Cyrano de Bergerac est un triomphe dès sa première représentation en décembre 1897 au Théâtre de la Porte Saint-Martin à Paris. Au fil du temps, le succès ne s'est jamais démenti. Cyrano appartient désormais au répertoire classique du théâtre français. "Ce qui est étrange avec Cyrano, c'est qu'Edmond Rostand arrive avec cet ovni qui appartient au passé (NdlR : l'histoire se déroule au XVIIe siècle), œuvre ringarde pour l'époque – on n'écrit plus comme ça – et ça fait ce chef-d'œuvre incroyable, relève Thierry Debroux. Cela nous donne une grande leçon : qu'est-ce qui est moderne et qu'est-ce qui ne l'est pas ? On ferait bien d'être très modeste à ce niveau-là". Et Michel Kacenelenbogen d'enchaîner : "Dans Edmond, il y a des passages de Cyrano d'Edmond Rostand et on voit à quel point, dans une situation 'contemporaine', ce texte est magnifique".
Auréolé de cinq Molière, Edmond est devenu un véritable succès à Paris : il est joué presque sans discontinuer depuis sa création au Théâtre du Palais Royal en 2016. "Alexis Michalik a une spécificité unique, juge Michel Kacenelenbogen. Je ne sais pas depuis quand un auteur en France a eu un tel succès au théâtre sans passer par du star system. Michalik, c'est lui la star : il une qualité dramaturgique évidente". En revanche, "il ne faut pas comparer la qualité d'une œuvre et tout le succès qu'elle a eu avec un chef-d'œuvre". "Ce qui a surpris en France, c'est que Michalik a un peu bouleversé le théâtre privé avec son travail", ajoute Thierry Debroux. "Oui, opine le co-directeur du Public, parce qu'il a produit des spectacles sans argent au départ. Donc, pour lui, tout ce qui était scénographie, etc. ne devait pratiquement rien coûter, donc devait être mobile". "Ce que nous faisons depuis longtemps ici, en Belgique, pointe Thierry Debroux. "Une porte qu'on amène sur scène, qui crée un lieu, on frappe et puis on entre, est un processus pratiqué depuis le début du XXe siècle. Ce qui est très surprenant, c'est qu'en France, dans le théâtre privé, ça a été comme une révélation. Michalik a amené une petite bombe, mais sans faire fuir les gens".
Le "vrai" héros : Cyrano ou Edmond Rostand ?
"Un baiser, mais à tout prendre, qu'est-ce ? […] Un point rose qu'on met sur le "i" du verbe aimer", "À la fin de l'envoi, je touche !", etc. Avec plus de 1 600 vers prononcés sur les 2 600 que compose la pièce, le cadet de Gascogne Cyrano de Bergerac porte à bout de verbe et de bravoure le texte de Rostand, inscrivant ses répliques au rang des plus mythiques. "Cyrano a tué son auteur, même si, bien entendu, son panache vient de l'intelligence d'Edmond", convient Thierry Debroux. "C'est peut-être ce qu'aborde Michalik, finalement, réfléchit Michel Kacenelenbogen. Il a voulu mettre en évidence le rapport entre un auteur et sa création. Et en ça, je ne suis pas tellement sûr que ce ne soit que fictionnel. Dans Edmond, je pense que le héros, c'est l'auteur".
De Paris à Bruxelles
Cyrano de Bergerac et Edmond ont toutes deux été créées à Paris, avant de traverser les frontières. Pour la première fois, Edmond sera joué à Bruxelles avec un casting 100 % belge, à l'occasion des 25 ans du théâtre Le Public. "Je serai très heureux de voir Edmond avec une équipe belge, se réjouit le directeur du Parc, parce que je suis allé voir Edmond au Palais Royal à Paris et je n'ai pas du tout aimé le spectacle que j'ai vu. Pourquoi ? Parce que les comédiens n'en avaient rien à foutre ce soir-là. Peut-être est-ce dû à une lassitude parce qu'ils avaient déjà joué 200 ou 300 fois. Donc, je suis super content et déjà fier de voir nos comédiens belges s'emparer de ce texte". Il poursuit : "Alors, malheureusement, je suis tombé sur le mauvais soir et ça peut arriver chez nous aussi, mais il est vrai qu'en France, ils sont amenés à jouer un nombre incalculable de fois, même s'il y a plusieurs équipes, et, à un moment donné, cela devient un peu un fonctionnariat lassant pour tout le monde, y compris pour le public qui ne réagissait pas".
Michel Kacenelenbogen a, lui, vu deux fois Edmond au Palais Royal. "La première fois, c'était il y a deux ans, Edmond était déjà un gros succès mais n'était pas encore devenu un triomphe, et ayant moi-même mis en scène Cyrano de Bergerac quelques années plus tôt, j'ai revu toute une aventure théâtrale et j'ai pleuré." En revanche, la seconde fois, "je n'ai pas vu non plus le même spectacle : j'ai vu des acteurs qui jouaient un succès. Ce qu'en Belgique, on ne se permet pas de faire". "Le problème quand on fait un succès en Belgique, c'est qu'on s'arrête (NdlR : une pièce qui suscite l'engouement est généralement reprise d'une saison à l'autre)", relance Thierry Debroux, dont Le Parc reprend, cette saison, pour la sixième fois, Le Tour du Monde en 80 jours. "Il ne faut pas en vouloir aux acteurs français ni à Michalik, nuance Michel Kacenelenbogen. On est dans un autre rapport au théâtre et à la profession". Si nos comédiens belges ne seront pas amenés à jouer 1 000 fois ces deux œuvres, ils joueront toutefois 80 représentations de Cyrano (Villers-la-Ville inclus) et 110 à 120 fois Edmond. "Il n'y a pas beaucoup d'aventures belges où on sait qu'on part dans une série où on va jouer 80 à 100 fois un même spectacle", se félicite le co-directeur du Public, qui a prévenu ses comédiens : "Je leur ai dit : 'Faire un succès, on va le faire, mais mon ambition, c'est la rigueur dans le succès'".
Costumes d'époque ou jeans ?
Cyrano de Bergerac, Le Capitaine Fracasse, Le Chevalier d'Éon, Amadeus, Edmond, etc., les pièces en costumes d'époque ou de cape et d'épée se font de plus en plus rares sur nos scènes au profit de spectacles revisités à la sauce contemporaine. "La modernité qui consiste à mettre des classiques en jeans ou en costume noir n'est pour moi plus une modernité puisque ça a déjà été fait, estime Thierry Debroux. D'autre part, faire voyager les spectateurs ailleurs est un vrai plaisir pour eux. Les gens ont besoin de rêver et ça n'empêche pas un propos moderne. Voyez dans Cyrano : la manipulation de Cyrano qui va se servir de Christian pour vivre l'amour avec Roxane est extrêmement moderne". Michel Kacenelenbogen analyse : "Quand on regarde les critères de financement du théâtre en Fédération Wallonie-Bruxelles, ils reposent en grande partie sur ce qui fait la différence. Quand on travaille sur une œuvre connue qui a déjà été montée, l'espace de liberté pour le metteur en scène réside dans l'esthétique. Or, l'habit ne fait pas le moine : la modernité, c'est le rapport au propos, ce n'est pas le costume. Et je pense que c'est en train de changer, car le théâtre évolue sans cesse".
EN PRATIQUE
"Edmond", la pièce aux cinq Molière d'Alexis Michalik, dirigée par Michel Kacenelenbogen, avec une troupe 100 % belge, est à voir au Théâtre Le Public du 5 septembre au 26 octobre. Infos et rés. au 0800.944.44 ou sur www.theatrelepublic.be
"Cyrano de Bergerac" d'Edmond Rostand, mis en scène par Thierry Debroux, avec Bernard Yerlès dans le rôle-titre, sera joué au Théâtre royal du Parc du 12 septembre au 20 octobre. Infos et rés. au 02.505.30.30 ou sur www.theatreduparc.be