"Qui vote pour une conversation raciste ?" : le poulet-compote du dimanche vire à la tragédie
Nathalie Uffner met en scène la BD totalement déjantée de Fabcaro "Formica" et jongle sans faute entre réalisme et absurde au départ d'une situation banale : le déjeuner familial du dimanche. Un huis clos décapant et hilarant, servi par une formidable brochette d'interprètes. Au TTO jusqu'au 22 février.

- Publié le 30-01-2025 à 17h55

Dimanche midi. Et comme tous les dimanches midis, Denise (Ingrid Heiderscheidt) et Henri (Emmanuel Dell'Erba) reçoivent pour le déjeuner leurs deux filles, Cathy (Emma Seine) et Céline (Catherine Decrolier), avec leurs conjoints respectifs, Hervé (Timothée Journot) et Julien (Antoine Guillaume). Les retrouvailles sont heureuses, tout le monde s'embrasse. Hervé a même apporté le dessert : "une galette industrielle à 7,90 euros !" Au salon, chacun prend place dans le canapé : "Installe-toi là. Non, plutôt là". La petite famille enfin assise, c'est le gros blanc. Ils n'ont strictement rien à se dire. "Bon ! De quoi est-ce qu'on pourrait parler ?, finit par demander Cathy. On n'a aucun sujet de conversation"…"On pourrait voter, suggère-t-elle. Qui vote pour une conversation raciste ?" Et tous lèvent le bras…

Nos vilaines petites habitudes
Publiée en 2019, Formica – sous-titrée Une tragédie en trois actes – est une bande dessinée réalisée par Fabcaro, auteur français bien connu du grand public depuis son incroyable album Zaï Zaï Zaï Zaï, adapté au cinéma et au théâtre (notamment par le Collectif mensuel).
Tout aussi déjantée que Zaï Zaï Zaï Zaï, Formica se joue du réel, de nos vilaines petites habitudes, de nos vicissitudes et de nos convenances pour mieux les étriller jusqu'à nous faire plonger en absurdie. Décapant et, en même temps, confrontant ! Qui ne s'est, en effet, jamais retrouvé à un repas de famille contre son gré ? Qui n'a jamais dû converser à table avec un beau-père raciste ou un beau-frère homophobe ? Qui n'a jamais dû supporter l'impertinence des enfants de sa sœur ? Qui n'a jamais dû faire bonne figure devant sa belle-mère à la langue de vipère ? Qui n'a jamais dû broder autour de discussions vides de sens ? Etc. Les exemples sont quasi sans fin et résonneront en beaucoup d'entre nous.
Une mise en scène épurée
Écrit sous la forme d'un huis clos, Formica se déploie selon les codes du théâtre (unité de temps et de lieu, références au chœur des tragédies grecques, 4e mur brisé…) . Il n'y avait donc qu'un pas à franchir pour en réaliser l'adaptation théâtrale. Mission dont s'est investi Clément Manuel (en donnant, notamment, une couleur belgo-belge au texte), lequel a proposé la mise en scène à Nathalie Uffner, directrice artistique du TTO.

L'exercice pouvait être périlleux tant le texte peut vite déraper dans le grotesque et le mauvais goût, mais Nathalie Uffner jongle sans faute entre le réalisme et l'absurde, en proposant une mise en scène épurée et resserrée autour du jeu impeccable et hilarant des six interprètes. La scénographie de Charly Kleinermann participe à cette même sobriété scénique, avec un clin d'œil à l'univers de la BD : le décor est immaculé et les accessoires (chaises, fauteuils, appliques…) sont, à la manière d'un coup de crayon, rehaussés d'un trait noir. Seuls les costumes (proposés par Laurence Van H), saturés en couleurs et kitsch à souhait, reflètent le côté délirant de ce repas de famille qui va tourner à la tragédie.
Les fans de Fabcaro, habitués à son univers et son humour grinçant, y trouveront leur compte. Pour les autres, la surprise risque d'être de taille tant Formica rompt avec le style "classique" du théâtre. Mais, au final, tout le monde se sent concerné, car, qui n'a jamais échappé au poulet-compote familial du dimanche ?
→ Bruxelles, TTO, jusqu'au 22 février. Infos et rés. au 02.510.05.10 ou sur www.ttotheatre.com