"Toi, t'es un sale juif ! Je vois ça à ta gueule !" : Pourquoi insulter, haïr alors que nous serons tous unis dans la mort ?
Il y a 25 ans, Bernard Cogniaux portait à la scène "Ô vous, Frères humains" d'Albert Cohen, un petit bijou de littérature et d'interprétation. Aujourd'hui, il remonte sur les planches avec ce texte poignant, fort et toujours aussi vibrant d'actualité. À voir au Vilar jusqu'au 28 novembre.

- Publié le 24-11-2025 à 16h52
- Mis à jour le 24-11-2025 à 19h15

La pluie tombe à grosses gouttes. Il est assis sur une chaise. Devant lui, une page blanche. "Je veux te raconter un souvenir d'enfance", déclare-t-il au public. Lui, c'est Albert Cohen, poète, écrivain et dramaturge suisse romand d'origine juive (1895-1981), auteur, entre autres, de Belle du Seigneur (1968, Grand Prix du roman de l'Académie française) et de Ô vous, Frères humains (1972), roman poignant, tout à la fois caustique, tendre et puissant auquel Bernard Cogniaux donne voix et chair sur scène.

Ce n'est pas la première fois que le comédien s'empare de ce texte. En 2000, déjà avec le metteur en scène Jonathan Fox, il en avait fait un formidable solo, récompensé du Prix du théâtre du meilleur seul en scène. Vingt-cinq ans plus tard, il remonte sur les planches, pour notre plus grand plaisir, avec ce petit bijou de littérature et d'interprétation.
"Les rires des gens méchants"
Nous sommes en 1972. Albert Cohen a près de 80 ans. "Je vieillis et je mourrai bientôt", dit-il posément, s'imaginant avec sarcasme sur son lit de mort. La mort ne l'effraie pas : elle nous attend toutes et tous. "La mort universelle m'obsède", confie-t-il. Face à cette finitude inéluctable, l'être humain a, de tout temps, pourtant, œuvré à créer des armes toujours plus violentes pour combattre, blesser, diminuer, éliminer l'autre, celui qui n'est pas comme lui, ne pense pas comme lui, n'agit pas comme lui…
Ce souvenir qu'il tient à raconter, c'est celui d'" un souvenir d'enfance juive". Le 16 août 1905, jour de son 10e anniversaire, Albert Cohen se balade dans les rues de Marseille − ses parents ont fui Corfou, sa ville d'origine, cinq ans plus tôt, à la suite d'un pogrom. Un camelot vante les mérites de bâtons détacheurs. L'enfant, trois petits sous en poche, s'approche du vendeur pour lui en acheter. Alors que le garçonnet affiche "un sourire tendre", l'homme l'invective : "Toi, t'es un youpin. T'es un sale youpin. Je vois ça à ta gueule. T'es un sale Juif […]". Dépité, il part "sous les rires des gens méchants" et trouve refuge dans les toilettes de la gare Saint-Charles, où il éclate en sanglots. Pour la première fois de sa vie, cet enfant de 10 ans qui voulait "aimer et être aimé" est confronté au rejet, à la haine et l'antisémitisme. Mais, déjà, il se rassure : "l'offenseur est mon frère dans la mort".

Écrit il y a plus de 50 ans, Ô vous, Frères humains résonne toujours aussi fort aujourd'hui, peut-être même davantage encore en ces temps sombres de conflit israélo-palestinien, mais aussi, plus globalement, de résurgence des extrêmes et du repli sur soi. Dans un décor sobre, très beau (signé Sarah Brunori), Bernard Cogniaux raconte cette histoire avec une émotion à fleur de peau, sans jamais surjouer. On admire aussi son aisance à rendre au théâtre toute la beauté de la langue écrite d'Albert Cohen, magnifiquement ciselée, où chaque mot, chaque tournure de phrase "chante" à l'oreille, malgré la douleur de ce terrible souvenir.
→ Louvain-la-Neuve, Théâtre Blocry, à partir de 14 ans, 1h15, jusqu'au 28 novembre. Infos et rés. au 0800.25.325 ou sur www.levilar.be. Puis au Public (Bruxelles) du 3 au 31 décembre.