Pas facile de donner toute la place qu'il mérite au loser
Le "Journal d'un scénario" de Fab Caro, adapté au Public.

- Publié le 15-05-2026 à 22h55

"Ce serait une histoire d'amour condensée sur une année. De ses débuts passionnels à sa fin inexorable. Ce serait génial, cette compression du fugace ! Le tout serait porté par Mélanie Thierry et Louis Garrel…" Dans son appartement solitaire, Boris alias Laurent Capelluto en mode débraillé, incarne un scénariste peu coutumier du succès. M6 va produire son scénario (joie !), Les servitudes silencieuses – un drame amoureux filmé en noir et blanc selon les codes du cinéma d'auteur français glamour. On voit le concept.
Ce Boris, écrivain de tout, (les scripts pavent ce décor d'appartement d'intellectuel) en cela attendrissant, ressemble beaucoup à l'auteur qui a dessiné ses contours. Journal d'un scénario est en effet une adaptation par Michaël Bier à la mise en scène, du roman éponyme du romancier Fabrice Caro. L'on retrouve dans ce personnage, le doute, la fragilité, et "cette impossibilité de dire non", même quand ça peut porter préjudice, comme Fabrice Caro l'avouait dans Le Monde en 2023 : "Je ne sais pas dire non : ma mère m'a élevé dans l'idée que ce n'était pas poli. En outre, je suis un phobique du conflit". Et l'auteur français de retourner à sa typologie de personnage préféré de gentil loser à tendance lâche, car il sait le potentiel que l'on a à l'aimer, à vouloir le sauver. Le grand sujet de l'identification du public !
L'espace entre le couple
Sur scène, Laurent Capelluto joue la surprise ébahie et l'absence d'assurance, avec sincérité, à la fois concernant son succès d'auteur scénariste, et sa capacité à séduire une femme sublime – en la personne d'Erika Sainte. Tout au long de la pièce, il maintiendra une posture stupéfaite, sans doute pour créer un effet comique, et de l'attendrissement. Cette tonalité finit par nous mettre à distance. Face à lui, l'amoureuse, Aurélie (Erika Sainte), talentueuse professeure et grande connaisseuse du 7e art, ne parvient pas à trouver sa place, perpétuellement en train de courir (sur scène aussi) après son loser. Mais pourquoi ? La voix off qui rappelle les heures et les jours qui s'égrènent ("six heures plus tard", ou "deux semaines plus tard") met à mal la puissance du théâtre à traiter du temps qui passe sans qu'on nous le dise. Les conversations en SMS des amoureux qui s'affichent, puis s'effacent sur le mur du fond de scène faute d'assurance de l'émetteur, pourraient souligner les atermoiements de notre époque de surcommunication, mais ne servent qu'à diffuser ce qu'énoncent déjà les comédiens. Comme s'il fallait toutes et tous bien comprendre ce qu'on doit ressentir. Comme s'il ne fallait pas manquer l'effet gag. Comme si Boris était un artiste de stand-up. On aurait sûrement voulu moins de sous-titrage et plus de place au jeu, car c'est lui qui nous procure du transport, de l'identification.
→"Journal d'un scénario", au Public, à Bruxelles, jusqu'au 27 juin. Infos et rés. : www.theatrelepublic.be