L'intelligence artificielle menace-t-elle la bande dessinée ?
Pourquoi payer des auteurs de BD alors que les BD peuvent se faire toutes seules ? C'est en posant la question en ces termes que l'auteur et chercheur Ilan Manouach s'est attiré les foudres d'une partie de la profession. Les outils de l'IA risquent-ils ou non de réduire à néant la création des auteurs de bandes dessinées ? Face-à-face.


- Publié le 25-01-2024 à 11h51

OUI, pour Thierry Smolderen, scénariste, prix Goscinny du meilleur scénariste en 2024
Ce jeudi, s'ouvre la 51e édition du Festival international de la bande dessinée à Angoulême. Thierry Smolderen, auteur d'une quarantaine d'albums et prix René Goscinny du meilleur scénariste en 2024, s'y voit consacrer cette année une exposition. L'homme se montre virulent lorsqu'il s'agit d'évoquer l'irruption de l'intelligence artificielle (IA) dans son métier.
Êtes-vous favorable à l'idée de recourir à l'intelligence artificielle pour créer des bandes dessinées ?
Non, j'y suis fondamentalement opposé pour une raison simple, et en dehors de toute autre considération : toutes ces plateformes ont "appris" à dessiner en exploitant massivement des images produites par des autrices et des auteurs auxquels on n'a pas demandé l'avis, et auxquels on ne propose de payer aucun droit. C'est autrement plus grave que toute autre forme de copie "mécanique" illégale des œuvres car il ne s'agit rien moins que de remplacer l'artiste en lui volant à la fois son œuvre, sa culture, et son activité créatrice passée et future… sans lui donner le moindre droit de regard sur ce qu'on en fait. À mon sens, la manière dont on a mis ces artistes devant le fait accompli est insupportable et indéfendable.
La question est notamment posée par l'auteur et chercheur Ilan Manouach qui plaide (lire ci-contre) en faveur de l'usage des outils de l'IA dans la création artistique.
Ilan Manouach se réjouit de voir le travail artistique échapper aux mains des dessinateurs et des dessinatrices, pour des raisons qui tiennent à sa posture d'artiste conceptuel. Malheureusement, il veut généraliser cette réponse en appelant à la disparition du métier, des pratiques et de la culture commune des autrices et auteurs de BD. Il se fait ainsi le porte-parole d'une industrie "voyou" qui n'oserait probablement pas dire les choses aussi crûment que lui. À mon sens, sa position révèle le dessous des cartes, et le véritable enjeu du processus industriel en cours.
Quelles sont précisément vos craintes par rapport à l'usage de l'IA dans la BD ? Faut-il notamment redouter une standardisation des contenus ?
À ce stade, c'est de l'indignation davantage que de la crainte. Le premier enjeu est de régler cette histoire de "hold-up". On ne peut pas permettre à des voleurs d'utiliser le produit de leur vol pour concurrencer ceux qu'ils ont volés. Quant à la question de la standardisation, c'est surtout celle des pratiques – désormais intégrées dans une grosse machine industrielle comparable à celle du cinéma ou du jeu vidéo – qui m'inquiète. La standardisation de la forme bande dessinée est probablement moins à craindre que sa diversification institutionnelle, réglée par des comités, des spécialistes de marketing, des producteurs etc. Ce que l'on perdra, c'est la force d'invention d'artistes qui ont un rapport actif et complet avec tous les aspects de leur production.
Quel est le poids des technologies de l'IA sur la notion même d'artisanat ?
À mon sens, le terme d'artisanat n'est pas approprié, car il fait l'impasse sur une culture visuelle qui a imprégné tout le XXe siècle. L'industrie, ici, ne se substitue pas à un artisanat : elle envisage de se substituer à une pratique extraordinairement riche, celle du dessin humoristique et de bande dessinée, qui résulte d'une très longue histoire, pratiquement continue depuis la Renaissance. On voit bien que cela ne peut pas marcher. Ce qui est à craindre, tout simplement, c'est l'éradication industrielle d'une forme de pensée visuelle dont la "pauvreté" en termes de moyens techniques (et la richesse en termes de mémoire culturelle) étaient justement garantes de sa vitalité et de son dynamisme, de sa vitesse de réaction, de sa capacité à s'adapter et à innover. La façon dont le processus s'est amorcé montre déjà clairement le mépris dans lequel ces artistes seront tenus par la machine impersonnelle qui vient de les recruter sans leur demander leur avis.
Ne peut-on tirer quelques bénéfices de l'IA sans pour autant craindre de remplacer l'artiste, l'humain ?
Je n'ai rien contre le "machine learning" en général. Les scientifiques en tireront et en tirent déjà des merveilles dans pratiquement tous les domaines de recherche concevables. Concernant la bande dessinée, d'ailleurs, il ne me dérangerait pas que l'on passe à la moulinette exclusivement des œuvres libres de droit : cela exigerait un minimum de culture visuelle de la part des utilisateurs, et, mieux équipés, de ce fait, ceux-ci pourraient faire évoluer la "promptographie" dans des directions plus intéressantes et diversifiées. Il faut bien comprendre que ce sont les utilisateurs qui font évoluer les interfaces, et qu'on n'obtiendra rien de sérieux sans l'apport des artistes eux-mêmes. Mais on voit bien que ce n'est pas parti sur ce pied-là ; encore une fois : l'unique chose qui me dérange, réellement, dans cette histoire, c'est ce trésor de guerre arraché de haut vol à la culture vivante du dessin, et la volonté manifeste de la remplacer par une culture industrielle du produit.
NON, pour Ilan Manouach, chercheur en créativité computationnelle à l'ULiège, chercheur affilié au Métalab de Harvard et auteur de BD (dont certaines sont cocréées avec l'IA)
L'intelligence artificielle est-elle capable de créer, à elle seule, une BD ?
Les humains sont-ils capables de créer, à eux seuls, une bande dessinée ? La BD a toujours été une affaire collective, basée sur le savoir des autres. On a appris en copiant des œuvres existantes, en faisant des écoles, en lisant des BD : est-ce différent de la manière dont l'IA procède ? La BD est un art industriel, basé sur des formats, des standards, des pratiques connues, les gens apprennent toujours en imitant ce qui a été fait avant. Les critères d'originalité vis-à-vis de l'IA doivent être les mêmes vis-à-vis de l'humain. Il y a peu de gens qui font très bien leur travail, comme il y a peu d'agencements humain-machine qui peuvent très bien faire ce travail.
En tant que créateur, est-ce que l'apport de l'IA vous enthousiasme ?
Bien sûr ! J'ai déjà édité une trentaine de livres, dont cinq avec l'aide de l'IA. Ma pratique a toujours consisté à voir comment je peux automatiser la production du contenu, même avant l'IA. Je me basais sur des œuvres existantes, j'en changeais des éléments cardinaux, et rééditais l'œuvre en fac-similé. Je pense que c'est un outil comme un autre, que l'on doit savoir utiliser. Il faut apprendre comment ça marche, comprendre ses origines, son impact, au lieu d'avoir peur ou de dénigrer d'emblée.
Ne peut-on pas craindre une production standardisée, ou "à la mode de" – comme dans le cas de l'affiche du tournoi de Roland-Garros, dessinée par l'IA à la mode impressionniste ?
Non. Les auteurs de BD ont toujours copié tout le monde. Il y a sur les réseaux sociaux un groupe qui s'appelle Swipes, et un livre récemment paru chez Blow Book, où des millions d'exemples d'auteurs très connus, qui font partie de l'histoire de la BD, ont carrément copié des cases entières de gens moins connus. C'est une pratique qui appartient à l'ADN de la BD. Notons que la BD, ce n'est pas juste des dessins ou des images, mais un système d'articulation entre un texte et une image. C'est un monde en soi. Donc copier une image ne veut rien dire. L'apport de l'artiste est dans la reproduction de l'image, pas dans le contenu de l'image elle-même.
L'IA permet-elle une démocratisation de l'accès à la création de BD ?
Oui, et c'est ce qui agace en Belgique, où il y a une histoire de la BD incontestable. Pendant longtemps, la Belgique a réussi à imposer au reste du monde ce qu'est la BD, avec des formes très puissantes et une recherche académique d'une incontestable qualité. Or avec l'IA, on est en train de changer de paradigme. Des cultures dominantes sentent que le jeu est en train de tourner. Et cette démocratisation – le fait que quelqu'un puisse produire, sans rien savoir, des images convaincantes – ne plaît pas à tout le monde. Or, c'est important d'ouvrir le débat, et de dépasser le cadre de la Belgique. Je n'ai jamais perçu ce genre de dénigrement de l'IA en Amérique latine, en Asie du Sud-Est, dans les Balkans, où il n'y a pas de tradition de BD. Celui qui est contre l'IA, en Belgique ou en France, ne va jamais reconnaître son propre privilège : venir d'un univers où il a pu définir, avec son héritage, ce qu'est la BD. L'IA impose un changement, et pas dans le sens où la machine est face à l'humain, non, c'est l'humain face à l'humain. Il faut identifier qui parle, qui est pour, qui est contre, au lien d'écouter des arguments désincarnés.
D'aucuns vous qualifient de "porte-parole d'une industrie voyou". Que leur répondez-vous ?
Thierry Smolderen (lire ci-contre) parle au nom de toute une génération, un boys club, qui a défini ce qu'est l'objet BD, a construit des certitudes sur les pratiques créatives, a défini les objets immuables du médium (le dessin, le geste, la narration, tout ce qu'on veut) et a décrété quels auteurs appartiennent au panthéon du médium. C'est la voix des intérêts d'une culture jadis dominante qui, face au changement de garde et au basculement des certitudes, perd ses attaches et réclame l'ordre établi. J'ai déjà été l'objet de ce shaming quand j'ai publié Katz. Pour tout le respect qui est dû à M. Smolderen et à sa génération, les "voyous" (et j'en suis un) ont peut-être leur place pour nous rappeler que la BD est un objet dynamique et pas un ensemble d'habitudes sédimentées.
Qu'en est-il des lecteurs : sont-ils prêts, voient-ils la différence ?
Je pense que le lecteur ne se pose pas ces questions-là. Et s'est-il jamais posé des questions sur la BD en général ? On lit un manga, on lit One Piece, mais sait-on qu'il y a une trentaine de personnes qui y ont travaillé, qui a fait quoi, quelles décisions ont été prises ? La BD est toujours une boîte noire, sauf si on est professionnel et qu'on a accès à ces informations. Et cette boîte noire est peut-être un avantage : on n'a pas toujours envie de savoir.
Le marché ne risque-t-il pas d'être noyé par des productions générées avec l'aide de l'IA ?
Il n'y aura d'impact sur le marché que lorsque ces œuvres deviendront très populaires. L'autoédition a peu d'impact. On verra quelles œuvres continueront à être produites, et lesquelles disparaîtront. Ce qui est le cas pour toute BD, en fait.