La Belgique, un État plus solide qu'on ne le croit
Le nationalisme flamand aurait-il contribué, paradoxalement, à stabiliser notre pays en le faisant évoluer vers un modèle fédéral ? La Belgique, qui fêtera son bicentenaire en 2030, n'est pas près de disparaître.

- Publié le 18-10-2025 à 15h10

À la fin des années 1990, dans les départements de science politique, un diagnostic sévère dominait : la Belgique était vouée à une lente agonie. Deux forces convergentes compromettaient l'avenir du Royaume. D'une part, le mouvement flamand réclamait toujours plus d'autonomie pour le nord du pays. D'autre part, chaque réforme institutionnelle appelait la suivante, dans une logique d'approfondissement des régionalisations afin de constituer des paquets de compétences homogènes.
Trente ans plus tard, la Belgique est toujours debout, et la perspective de sa disparition s'éloigne. L'atmosphère communautaire paraît même apaisée. Les crocs du lion nationaliste flamand se seraient-ils émoussés ? Rares sont ceux qui croient encore au "Grand Soir" indépendantiste. Le mouvement flamand est en état végétatif.
La première participation de la N-VA au pouvoir fédéral, en 2014, avait démontré que cette formation pouvait gérer loyalement l'échelon belge. En 2025, un pas de plus a été franchi : Bart De Wever – l'homme qui qualifiait autrefois les francophones de "junkies" camés aux allocations – est devenu Premier ministre. Au sein de la coalition Arizona, les nationalistes ont mis leur projet "confédéraliste" de côté pour se consacrer à des réformes économiques et sociétales jugées plus urgentes.
Un génie involontaire
Bart De Wever a pour mission de redresser les finances publiques, de stimuler l'économie et l'emploi, d'investir massivement dans la Défense, de représenter la Belgique dans les cénacles diplomatiques… Si la coalition que dirige la figure tutélaire de la N-VA réussit, l'État fédéral en sortira renforcé. C'est tout le génie involontaire de notre système politique : sa plasticité lui permet d'intégrer les contradictions les plus étonnantes.
La nature du débat a donc changé. La conversation démocratique tourne moins autour de la question communautaire que de l'opposition classique entre la droite et la gauche. Depuis le scrutin du 9 juin, le jeu fédéral a été débloqué, le nord et le sud du pays ayant voté avec une cohérence nouvelle. Un axe MR – N-VA, fondé sur de communes valeurs libérales teintées de conservatisme, se consolide au sein du gouvernement. Si cette alliance résiste à l'épreuve du temps, elle pourrait durablement structurer le pays.
La conversation démocratique tourne moins autour de la question communautaire que de l'opposition classique entre la droite et la gauche.
Bien sûr, de futurs événements électoraux pourraient tout chambouler. Par exemple, si le Vlaams Belang remportait une victoire historique et devenait politiquement incontournable au fédéral, la mise en place d'une nouvelle majorité serait compromise. Les "deux démocraties", selon l'expression de Bart De Wever, réapparaîtraient comme inconciliables. Et la nécessité d'une vaste réforme de l'État serait alors invoquée. Ici réside l'une des failles principales du fédéralisme belge : le fonctionnement des institutions dépend de la conjoncture politique. Lorsque les Flamands et les francophones votent différemment, la mécanique risque de se gripper.
L'absorption du nationalisme flamand ?
Mais, pour l'heure, le nationalisme flamand n'est plus cette bombe à retardement prête à faire sauter le Royaume. Une hypothèse : il a été neutralisé et absorbé par le système belge qu'il a contribué à façonner, réforme après réforme. Les principales revendications communautaires – linguistiques, culturelles, économiques – ont été satisfaites. Beaucoup de dossiers sensibles sont désormais gérés par les entités fédérées. Par ce transfert, la scène politique nationale a été soulagée en partie des tensions qui la minaient.
Autre hypothèse, plus sombre : c'est la Belgique qui est passée tacitement sous le contrôle de la Flandre. Pourquoi détruire un outil qu'on détient ? Jean Gol, qui était à l'origine un régionaliste wallon, parlait déjà de l'État "belgo-flamand" pour illustrer la domination des néerlandophones au cœur de l'appareil étatique.
Toutefois, loin de ces spéculations, la société flamande elle-même a évolué. Des signes parfois anecdotiques en témoignent. Ainsi, Georges-Louis Bouchez, président du MR, s'exprime fréquemment dans les médias néerlandophones en français, sans susciter la moindre polémique – chose impensable il y a encore quelques années.
Autre indice : le tube entêtant "On met la patate", chanté par des artistes néerlandophones, célèbre dans une ambiance techno l'unité du peuple belge sur fond de drapeaux noir-jaune-rouge et de paquets de frites. Que cette bonne humeur "belgicaine" s'invite dans la culture populaire flamande n'est pas anodin. En comparaison, le pèlerinage de la Tour de l'Yser, de plus en plus clairsemé, paraît bien morose…

La monarchie en renfort
La mutation en cours touche aussi l'un des vieux tabous flamingants. La monarchie. Longtemps perçue comme un vestige unitaire à mettre à bas, elle jouit aujourd'hui d'une meilleure image dans le camp nationaliste. En 2023, à l'occasion des dix ans de règne du roi Philippe, le républicain Bart De Wever saluait même son "professionnalisme" et son "parcours impeccable".
Cette tendance pourrait s'accentuer lorsque la princesse Élisabeth montera sur le trône. La future Reine est multilingue et sera la première cheffe de l'État à avoir réalisé toute sa scolarité belge en néerlandais. Si des séparatistes devaient un jour la contester, ils s'attaqueraient à une personnalité centrale incarnant aussi l'identité flamande. Un dilemme politique majeur…
Le renforcement de la légitimité monarchique contribuera à la cohésion nationale. Dans notre pays à l'architecture complexe, la fonction royale – neutre et au-dessus des partis – assure une hauteur de vue qui contribue à la stabilité.
Un fédéralisme fort de son inertie
Que nous réservent les prochaines années ? Les prophéties politiques sont fragiles, mais il est raisonnable de penser que la Belgique garde un avenir. Nulle explosion institutionnelle en vue, pas davantage de refédéralisations spectaculaires. La voie médiane devrait s'imposer, celle d'un relatif statu quo.
Les réformes de l'État exigent une majorité des deux tiers au Parlement, un seuil hors d'atteinte pour quiconque voudrait imposer une option radicale, du "confédéralisme" à une illusoire réunification. Les changements institutionnels ne pourront advenir que sur la base d'un large compromis entre Flamands et francophones. Le fédéralisme belge puise aussi sa force dans son inertie.