"Simenon est un des auteurs les plus subversifs du XXe siècle"
La littérature est-elle encore dangereuse? Peut-elle s'élever contre une époque marquée par les réquisitions morales et contre un temps qui a oublié le pardon et l'oubli? Oui, argumente l'écrivain François Sureau. Et les Belges Simon Leys et Georges Simenon en sont de bons exemples.

- Publié le 25-11-2021 à 10h42
- Mis à jour le 26-11-2021 à 09h28

Qu'on se le dise : François Sureau a militairement envahi la Belgique à bord de chars légers. C'était dans les forêts ardennaises, un beau matin de l'année 1978. Perdu, à la tête de son peloton armé, il n'avait pas remarqué la frontière qu'il enjamba allègrement avant de réaliser sa méprise à la vue des costumes des gendarmes locaux. Est-ce pour mieux se faire pardonner ? À ses forêts ardennaises justement, et à Stavelot en particulier ("cabane de Crusoé au milieu de l'Europe"), l'académicien français consacre quelques lignes magnifiques dans son dernier ouvrage, publié chez Gallimard : Ma vie avec Apollinaire.
"J'ai une dette à l'égard de la Belgique", écrivez-vous dans votre ouvrageMa vie avec Apollinaire. À qui la devez-vous ?
Je citerai deux auteurs auprès desquels j'ai contracté une dette morale. Le premier est Simon Leys, grâce à qui j'ai découvert des personnalités qui ont nourri ma réflexion politique : son ouvrage Orwell ou l'horreur de la politique est ainsi un chef-d'œuvre. Ma dette est également grande envers lui eu égard à son extraordinaire courage civique. À une époque où la quasi-totalité des intellectuels français communiait dans le culte de Mao, voir cet auteur belge inconnu oser démentir ce culte avec drôlerie, autorité et modestie a vraiment été pour moi une révélation de ce qu'est le courage. Un courage dont les écrivains, et en particulier les écrivains français, sont très peu souvent pourvus. Simon Leys a montré par là que la première fonction de l'écrivain a à voir avec la vérité. Et je trouve cela profondément réconfortant. L'autre écrivain belge auprès duquel j'ai contracté une dette est Simenon, que je tiens véritablement pour un des auteurs les plus importants du XXe siècle.
En quoi ?
Nous autres Occidentaux, et Européens en particulier, sommes de moins en moins à l'aise avec la problématique du mal. Celui-ci nous est devenu insupportable, et on cherche dès lors à le chasser en dehors de nous-mêmes. Cela explique le souhait de certains d'imposer la déchéance de nationalité aux terroristes, tout autant que notre volonté de supprimer ou déboulonner ce qui nous semble mauvais. Nous ne pouvons plus admettre que la nature humaine incorpore une part de mal.
Comment le comprendre ?
C'est une question très profonde, et il faudrait des heures pour la développer. Disons qu'il est un fait : nous avons cessé de croire au salut. Au salut individuel d'abord, celui que nous procuraient les religions, et au salut collectif que promettaient, pour reprendre l'expression de Raymond Aron, les religions séculières qu'étaient les grandes idéologies. Nous espérions que nous éliminerions le mal avec de bons dispositifs politiques. Effet de la Shoah, de deux guerres mondiales, de la destruction de la civilisation européenne par elle-même, de la décolonisation… nous ne croyons cependant plus ni au salut personnel ni au salut collectif. Nous ne pensons plus que nous puissions nous transformer ni édifier une société meilleure. Dès lors, parce que rien dans l'évolution historique ou psychique de notre société ne nous donne les outils permettant de combattre l'omniprésence du mal, nous ne savons plus quoi en faire, nous ne savons plus le penser, et nous préférons le chasser ; en permanence nous fusillons les uns, déportons les autres, clouons au pilori les troisièmes et logeons une balle dans la tête des derniers. Face au mal, nous n'avons plus de choix que dans la condamnation et l'exclusion.
Quelle réponse nous offre Simenon ?
La littérature de Simenon est l'inverse de cela. Simenon, au fond, a une seule idée : celle de la conscience du mal. Toutes les choses dont il parle sont habitées par le mal : la boule de nickel des bars, les intérieurs qui sentent l'encaustique et la confiture de fruits, le genièvre dans les péniches des bateliers flamands… C'est pour elles que l'on tue et, en même temps, ce sont elles qui consolent. Ce mélange du bien et du mal, jusque dans l'univers matériel, est quelque chose qui rend Simenon extraordinairement précieux. Il est un des plus grands romanciers du mal avec Bernanos, tant il en montre les dimensions quotidiennes et inexpugnables.
Mais que fait-il de ce mal ? En quoi peut-il nous aider à le penser ?
Vous observerez que chez Simenon les belles choses relèvent toujours de l'univers intime : de l'indulgence que peut avoir Maigret pour certains coupables, du souvenir de son enfance, du foyer qu'il forme avec sa femme. Certes, le mal se niche dans l'univers intime, dans la jalousie, l'intérêt… mais la rédemption surgit tout autant de cet univers. Cela a aussi une portée importante dans un temps qui charge la politique d'espoirs immodérés. Quand vous lisez Simenon, vous vous rendez compte qu'il ne croit aucunement dans l'institution judiciaire ni dans les juges que l'on présente aujourd'hui comme les garants de la liberté du citoyen. Le juge n'est pour lui qu'un élément de la machine répressive ; un petit bourgeois légaliste et méprisant qui ne comprend pas les criminels, alors que Maigret ou la police arrivent à les rejoindre et à avoir quelque chose de commun avec eux. Voilà ce qu'il y a chez Simenon : cette idée que le salut vient de l'intime, ainsi qu'une absence complète d'illusions, une très grande réticence à l'égard du jeu de tous les pouvoirs.
Déjouer les illusions, est-ce cela qui rend la littérature dangereuse, c'est-à-dire utile et subversive ?
Oui, mais ceci m'amène cependant à distinguer deux choses. La littérature est un danger quand elle se fourvoie, quand elle se met au service d'une idéologie, qu'elle n'a plus la vérité comme horizon, quand elle conduit l'écrivain à assumer la posture de l'intellectuel-prophète soucieux de guider le bon peuple vers des lendemains qui chantent. Elle est alors d'autant plus dangereuse qu'elle est captieuse, tentatrice, que son attrait est un poison. Pour que la littérature soit utile, il faut au contraire qu'elle rompe avec ce qu'Orwell appelait "les nauséabondes petites orthodoxies qui se disputent notre âme". Si la littérature rompt avec cela, elle est dangereuse à un ordre que nous ne pouvons accepter, sauf à renoncer à notre salut personnel.
Mais qu'est-ce qui fait qu'une littérature puisse être utile ? Sa forme, son propos ?
Les deux, ainsi que des qualités de substance qui, à mon avis, ont à voir avec le Beau. Ces qualités de substance relèvent d'abord du regard particulier que porte l'écrivain sur les choses. Ce regard qui, bien que particulier, vous fait dire, quand vous lisez un roman : "Mais c'est tout à fait ça". Ce "Mais c'est tout à fait ça" nous introduit à l'idée de la commune nature humaine. Le paradoxe, c'est que les écrivains témoignent de cette nature humaine en cultivant leur propre regard, leur propre singularité. Ils n'y parviendraient pas en rédigeant un tract, en y théorisant que les hommes sont tous frères ou en nous bassinant les oreilles avec le vivre ensemble. Simenon est encore, je pense, un des auteurs les plus lus au Japon alors qu'il parle de choses qui sont quand même extrêmement françaises : son regard particulier nous permet d'accéder à l'universel.
Cet attachement à la particularité, à la singularité des êtres, est-ce un des points les plus subversifs de la littérature, alors que nous aimons tant classer, qualifier, quantifier ?
J'en suis absolument convaincu. L'autre point subversif qui lui est lié est la compassion. Par compassion, je ne parle pas de cette espèce de compassion abusive à l'égard des victimes ; plutôt de la compassion à l'égard de la nature humaine, coupables inclus. L'ambiance victimaire générale procède de la même dynamique que j'évoquais tout à l'heure : du fait de ne pas pouvoir admettre l'existence du mal. Parce qu'on ne peut pas l'admettre, nous recréons éternellement la théorie du bouc émissaire de René Girard, avec des victimes parfaitement pures et des coupables parfaitement coupables. C'est là où Simenon est extraordinaire, tant il est en rupture radicale avec cela : il témoigne avec compassion de l'entremêlement du mal et du bien dans chaque destinée. Cela m'a frappé récemment en relisant les Illusions perdues. Balzac pose un regard singulier et lucide sur l'avènement d'une société de l'intérêt sous la Restauration. Tout s'y vend, tout s'achète. Les journalistes sont vendus, les éditeurs aussi, les actrices, le grand monde, le bas peuple… Il n'y en a pas un pour racheter l'autre. À l'intérieur de cette société de l'intérêt, Balzac décrit de manière saisissante l'angoisse profonde qui anime chacun de ses membres et les fait consentir au mal. Et on a l'impression qu'il ne les juge pas. L'ex-libris de Simenon était "comprendre, ne pas juger". Cela aussi est subversif dans un temps qui ne connaît ni l'oubli ni le pardon. La littérature conserve donc ensemble les dimensions du cœur et de la raison, pour reprendre les mots de Pascal. Une littérature utile est en ce sens une littérature qui porte témoignage du cœur divisé de l'homme et de la société. Les figures littéraires que j'aime, de Hugo à Joyce, de Simenon à Julien Green, sont des figures qui se sont refusées à vivre ailleurs que dans ce déchirement intime du cœur et de la raison.
Vous parlez aussi de l'enchantement littéraire…
Oui, la littérature est subversive car elle s'attache au singulier et au fait, car elle porte un regard de compassion mais aussi parce qu'elle participe au réenchantement du monde. C'est ce qui m'a rendu très sensible au surréalisme. Il a des côtés enfantins, puérils, étranges, mais il porte également une puissance de réenchantement, le fait de ne pas s'arrêter aux apparences, la faculté de regarder au-delà.
Biographie
Merlin. Tel est le personnage qu'aime citer l'avocat français François Sureau, membre de l'Académie française. Et sans doute est-ce cet "Enchanteur" qui définit le mieux celui qui fut invité des Grandes conférences catholiques ce 16 novembre. Alors que Merlin bénéficie d'une connaissance absolue du passé (il est le fils du Diable), Dieu a souhaité - pour le sauver - lui donner la grâce de voir l'avenir. Car tout est dans l'équilibre, souligne l'œuvre de François Sureau qui témoigne d'un attachement précieux aux trésors de la culture, et d'un regard résolument tourné vers demain.
Il est difficile de résumer cette œuvre en quelques lignes, mais on ne se trompera pas en découvrant la force de son essai Sans la liberté, la profondeur de son récit Inigo - consacré à la conversion d'Ignace de Loyola - ni en réécoutant la série d'émission À voix nue, que France Culture lui consacra.