Faut-il remplacer l'être humain ?
Depuis la Renaissance, le mot "humanisme" a pris des sens différents. Aujourd'hui, le "transhumanisme" fait l'actualité, mais de quoi s'agit-il ?
- Publié le 22-08-2023 à 11h14

Série d'été. Depuis l'idéalisme de Platon jusqu'au post-humanisme évoqué par certains aujourd'hui, l'histoire de la philosophie est caractérisée par l'apparition régulière de mots en "isme" qui sont autant de manières de se représenter ou de structurer les choses. Cette série publiée durant tout l'été, a pour objet d'en définir les principaux et de les mettre en perspective.
La définition et la place de l'homme dans le monde sont depuis longtemps au cœur de la réflexion philosophique. Au fil de son histoire, l'homme a d'abord fait confiance à ses capacités, il a ensuite voulu les améliorer et, aujourd'hui, il ambitionne de les dépasser. Du mouvement humaniste de la Renaissance et des Lumières au courant transhumaniste contemporain, on assiste à l'évolution d'un être humain d'abord célébré et ensuite "augmenté", voire "transformé".
Trois principes
Longtemps, le terme "humanisme" a désigné un courant culturel, philosophique et artistique qui s'est développé dans l'Italie du XVe siècle en s'appuyant sur l'héritage gréco-romain redécouvert. Sans pour autant abjurer leur foi chrétienne, les penseurs de l'époque affirment également une foi en l'être humain qu'ils placent au centre de l'univers, et ils parient sur ses capacités intellectuelles pour comprendre le monde. C'est à cette époque que Pic de la Mirandole publie son manifeste De la dignité de l'homme.
Pour l'historien des idées Tzvetan Todorov, trois principes caractérisent l'humanisme à travers le temps :
• l'autonomie du sujet ou la capacité de penser et mener une action à partir de règles que l'on se donne à soi-même ;
• l'humain comme but ultime ou la volonté de voir dans l'être humain la finalité de toute chose et de toute action ;
• l'universalité ou la pensée que les humains appartiennent à la même espèce et sont pourvus de la même dignité.
En France, le représentant emblématique de cet humanisme est sans doute Montaigne. Il sera suivi par d'autres penseurs au siècle des Lumières, en particulier Rousseau qui lui donnera une dimension collective et politique.
La personne plutôt que l'individu
Le souci d'améliorer le sort de l'homme et de contribuer à son épanouissement a inspiré des courants de pensée comme le "personnalisme", né en France dans les années trente, en réaction à la crise économique profonde de l'époque. Initié par Emmanuel Mounier, le personnalisme veut s'opposer tout autant au libéralisme économique qu'au communisme et au fascisme, en suscitant une révolution spirituelle. Celle-ci trouve son inspiration philosophique dans une conception "personnaliste" de l'homme et de ses rapports avec la nature et la société.
L'idée de départ est d'opposer la notion d'individu à celle de personne. Pour le personnaliste, l'individu est un être schématique issu de toutes les tendances aliénantes du monde moderne, la personne par contre, c'est l'être tout entier qui ne peut s'épanouir qu'en se détachant de l'individu qui est en elle. L'individu a une fonction interchangeable, abstraite, la personne a un rôle unique, lié à des qualités propres qui lui sont reconnues par les autres. Chacun porte en lui un destin, une vocation qu'il convient d'accomplir et qui dépasse de loin l'individu.
Malgré son côté un peu nébuleux, de nombreux intellectuels de l'après-guerre se sont revendiqués du personnalisme, à l'image de Teilhard de Chardin qui en propose la version théologique.
L'humanisme, dans son objet, a évolué au cours du temps : de l'homme à tout l'homme et à tous les hommes. Il a également suscité à partir du XIXe siècle des critiques violentes. Marx qualifiait l'humanisme d'idéologie bourgeoise, Michel Foucault de mirage occidental, Jacques Ellul de parade contre la réalité ou d'alibi à la domination coloniale. Les féministes réprouvent son approche masculine des choses et les antispécistes lui reprochent son ethnocentrisme justifiant les mauvais traitements des animaux.
Quand la technologie s'en mêle
Aujourd'hui, le mot humanisme a pris un sens plus vague et est donc moins porteur. Il rassemble une famille de pensées autour de valeurs comme la laïcité, le progrès, la philanthropie, le libre arbitre, ou encore le respect de l'environnement. Le mot est devenu flou, et certains en profitent pour le remodeler à leur façon.
Le "transhumanisme", né dans le monde anglo-saxon dans les années 1980-1990, prône ainsi un recours intensif aux technosciences pour accroître les capacités physiques et mentales de l'être humain et lui permettre de reculer ses limites. Il s'agit de rendre l'être humain plus résistant, plus intelligent, moins souffrant, plus heureux, davantage maître de sa propre vie. L'immortalité de l'homme est l'étape ultime pour les transhumanistes.
D'autres vont encore plus loin, eh oui, c'est possible ! Ils ne parlent plus tant d'augmenter l'humain, mais plutôt de le… remplacer. Le "post-humanisme" anticipe des évolutions technologiques capables de transformer l'espèce humaine et de lui substituer de nouvelles formes d'existence. Le but du post-humanisme est un humain libéré de sa condition biologique originelle : son esprit, fusionné avec le numérique, conduira à une intelligence artificielle beaucoup plus performante que l'intelligence humaine, et sa conscience, téléchargée dans un ordinateur, deviendra un algorithme comme un autre. Pour les post-humanistes les plus radicaux, l'humanité a fait son temps, c'est un échec qu'il faut reconnaître et l'avenir ne doit plus être l'affaire des humains !
"Citius, Altius, Fortius !" Le baron Pierre de Coubertin avait fait de cette maxime la devise des Jeux olympiques en 1894. "Plus vite, plus haut, plus fort !" Mais jusqu'où, et à quel prix ? En 2021, le comité olympique a décidé de rajouter un quatrième mot latin à sa devise, "communiter", c'est-à-dire "ensemble". Cette initiative devrait inspirer ceux qui se réclament aujourd'hui de l'humanisme. Les technosciences – et donc le futur de l'humanité – sont en effet dans les mains d'une centaine de décideurs à travers le monde qui n'ont été élus par personne et qui échappent pour l'essentiel aux lois. C'est inacceptable. Le futur, plus que jamais, devrait se construire "ensemble".
Définitions
L'humanisme est une attitude philosophique qui tient l'humain pour la valeur suprême et donne la priorité à l'épanouissement de la personne dans toutes ses dimensions.
Le transhumanisme estime que l'humanité peut passer aujourd'hui d'une évolution biologique subie à une évolution technique choisie.

