Peut-on accepter de voler dans un avion à bord duquel on croise du personnel sous-payé ou dont les conditions de travail sont dégradées?

Il est indéniable que le transport aérien a apporté beaucoup, et qu'il continuera à le faire. Mais certains modèles économiques devront évoluer afin de proposer un "juste prix".

Avion Ryanair à Brussels Airport
©Jean Luc Flemal

Une opinion de Bart Jourquin, Professeur d'économie des transports, UCLouvain.

Il y a quelques jours, dans ces mêmes colonnes, paraissait un article intitulé "Arrêtons de casser du sucre sur le dos de Ryanair". Après s'être ému du bashing autour de la compagnie irlandaise, l'auteur se lançait dans un plaidoyer sur le droit de tous de découvrir les pays européens et leurs cultures. Dans sa conclusion, il présente Ryanair comme une entreprise pionnière, qui offre des ailes à ceux qui n'auraient jamais osé rêver de voler.

Il n'empêche que voyager a un coût. Le discours récurrent qui prône le transport gratuit crée une certaine confusion : le transport n'est jamais gratuit, mais son coût peut être distribué différemment entre les parties prenantes. Par exemple, les recettes des sociétés de transport en commun belges (SNCB, TEC, STIB…) ne couvrent que de 25 % à 30 % des coûts supportés par ces mêmes sociétés. Le reste est payé par les autorités fédérales ou régionales, qui puisent dans la manne des impôts, que tous les citoyens paient, y compris ceux qui ne prennent jamais le train ou le bus. Ce fonctionnement est généralement accepté, car le service rendu est reconnu comme relevant du service public.

Le transport aérien a aussi un coût, mais il est beaucoup plus difficile de défendre l'idée qu'il relève du service public, surtout dans un petit pays comme la Belgique. Les compagnies aériennes ne reçoivent d'ailleurs pas de subventions de la part des autorités. Certains aéroports bénéficient toutefois d'aides régionales qui peuvent prendre des formes diverses, quitte à flirter dangereusement avec le concept d'aides d'état, scrupuleusement scruté par l'Europe. L'aéroport de Charleroi en est un exemple. Ce n'est pas un hasard si les compagnies aériennes low cost privilégient ce type de base.

Pour être rentable tout en proposant des prix très bas (la plupart des compagnies aériennes sont privées, et ne peuvent donc se permettre de perdre structurellement de l'argent), il s'agit donc de réduire au maximum les coûts. Le secteur aérien, et les compagnies low cost en particulier, est devenu un champion en matière d'optimisation. Jusqu'à "optimiser" les salaires. Chacun est libre de ses choix, mais la question de l'acceptation de voler dans un avion à bord duquel on croise du personnel sous-payé ou dont les conditions de travail sont dégradées se pose.

La simple loi de l'offre et de la demande implique que l'illusion du transport aérien bon marché ne fait qu'augmenter la demande. De manière assez remarquable, le transport aérien low cost met même à mal un paradigme longtemps accepté en économie des transports, à savoir que la demande pour un service de transport est indirecte : un individu souhaite se rendre quelque part, et il décide ensuite comment s'y rendre. Aujourd'hui, les gens consultent les sites internet des compagnies aériennes pour voir où ils peuvent aller pour pas cher, pour ensuite se renseigner sur ce qu'il est possible de faire à destination. Ces compagnies aériennes ont bien compris ce changement de paradigme : une fois le billet acheté, on vous propose de louer une voiture, de réserver une chambre d'hôtel ou même d'acheter des billets d'entrée pour un musée ou une attraction. La demande pour le transport aérien augmente donc considérablement, au-delà de la réponse à un "vrai besoin".

Ainsi, même si l'auteur de l'article précité considère que l'empreinte carbone d'un avion Ryanair est plus faible que celle d'un avion moins rempli, il n'en demeure pas moins que l'avion reste, et de loin, le moyen de transport le plus polluant et qu'une partie significative des clients de la compagnie voyage par opportunité et non par besoin. Sans eux, les avions seraient donc moins remplis.

Il est indéniable que le transport aérien a apporté beaucoup, et qu'il continuera à le faire. Mais certains modèles économiques devront évoluer afin de proposer un "juste prix", en ce compris vis-à-vis des modes de transports concurrents (taxation du kérosène par exemple). Il s'agit donc de continuer d'ouvrir le monde au plus grand nombre, mais dans le respect de l'équité et des principes du développement durable.

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