Hadja Lahbib:"C'est un malheur qui m'a sauvée"
Fille de berger, atteinte d'une hépatite à l'âge de 12 ans, la vie de Hadja Lhabib, ministre inattendue des Affaires étrangères est tout sauf un long fleuve tranquille. La pauvreté dans laquelle sa famille a vécu n'empêche pas le bonheur, l'amour et l'aventure. Itinéraire d'une femme-toupie, que rien n'arrête.

- Publié le 01-10-2023 à 08h13
- Mis à jour le 01-10-2023 à 21h48

Se réinventer, toujours
D'un pas alerte, malgré ses talons, elle parcourt les sentiers du parc Josaphat, à Schaerbeek, où ses parents les emmenaient jouer, elle, ses frères et sœurs. Elle veut absolument nous montrer une statue qui l'inspirait, petite. Par ici, non par là. Montées, descentes, à gauche, à droite. Nous parcourons le parc, sans jamais la trouver. Mais sa détermination est surprenante. "Pas grave", répète Jean-Christophe, le photographe qui m'accompagne. "J'aimerais tant trouver cette statue". En vain. A-t-elle été déplacée pour une restauration ? Nous ferons les photos dans l'herbe, avec les arbres pour témoins. C'est un peu comme cela qu'elle traverse la vie. Avec une énergie folle, l'envie de découvrir le monde, de rencontrer des gens, de se réinventer à chaque sentier de la vie. Tant pis pour ceux qui ne la comprennent pas toujours. Elle semble suivre un chemin, escarpé, sinueux mais qui correspond à ce qu'elle veut. Née dans un milieu modeste, elle n'a jamais considéré que les frontières sociales étaient un obstacle. Au contraire. Sa vie est un 110 mètres haie, qu'elle franchit allègrement avec le sourire, mais sans se laisser marcher sur les mocassins. Franche, désarmante, il lui arrive d'agir et de réfléchir ensuite. Son entrée en politique a été fracassante. Mais elle assume ce choix. Tous les obstacles qui la freinaient étaient "féminins" lui a fait remarquer Sophie Wilmès, dont les conseils ont été déterminants. Fille de berger qui ne savait ni lire ni écrire, la voici depuis un an à la tête de la diplomatie belge. Elle apprend tous les jours qu'il ne suffit pas de vouloir pour agir. Après un printemps difficile, elle s'est remise en selle, avec la volonté de faire avancer les dossiers qui lui tiennent à cœur. Liberté, droits humains, Voici son parcours atypique guidé par la passion, la liberté, voire l'utopie. Sa devise ? "Si tes rêves ne te font pas peur, c'est qu'ils ne sont pas assez grands pour toi". (V.d.W)
"Grâce au bouddhisme, je regarde mon pire ennemi comme mon meilleur ami"
Dans quelle famille avez-vous grandi ?
Mes parents sont originaires de Kabylie, en Algérie. Mon père est arrivé en 1947 en Belgique. Au départ dès l'âge de douze ans, il était berger. Il ne savait ni lire, ni écrire. Puis, il est parti de plus en plus loin pour trouver du travail jusqu'à traverser la Méditerranée. Il a débarqué en France : il ne fallait pas de visa puisque l'Algérie était toujours française. On lui avait parlé d'une minuscule communauté kabyle qui travaillait dans les mines de charbon, en Belgique, dans le Borinage, à Boussu exactement. C'est là que je suis née dans un baraquement de mineur. Mon père a toutefois toujours gardé des liens avec l'Algérie, j'ai même appris des décennies plus tard qu'il soutenait le FLN, le Front de Libération National depuis la Belgique. Il est mort à l'âge de 94 ans, alors que la plupart de ses amis, mineurs de fond sont partis à la soixantaine, tous "malades des poumons".
Comment vos parents s'étaient-ils rencontrés ?
Mon père a d'abord vécu seul à Boussu. L'âge avançant, il a estimé qu'il était temps pour lui de trouver une épouse. Il est retourné en Kabylie : il a choisi ma maman, qui habitait le village voisin du sien. Elle était toute jeune, 16 ans à peine. Ils se sont mariés et ont eu un premier enfant, mon grand frère. Ma mère est une femme incroyable pour qui j'éprouve une admiration et un amour immense. Elle est arrivée à 18 ans en Belgique avec mon frère aîné dans ses bras, elle ne parlait pas un mot de français, ne savait même pas lire l'heure. Cela a été très dur pour elle, mais elle était toujours là avec ses bras rassurants, prête trouver une solution miracle. La vie n'a pas été tendre avec elle, nous n'avions pas grand-chose, mais elle nous a donné tout ce qu'elle pouvait, de l'amour surtout.
Vous avez ensuite quitté Boussu…
Nous avons déménagé à Saint-Josse. Ma mère était femme de ménage dans un café. Son patron, "Monsieur Henri", a découvert qu'elle se levait aux aurores pour venir faire le ménage au café. Elle rentrait ensuite à la maison pour préparer nos tartines et nous emmener à l'école. Elle retournait ensuite au café. Quand il a compris cela, il nous a aidés à trouver un appartement, dans le très bel immeuble "Coca-Cola", Place de Brouckère. C'est là que j'ai grandi. Ma famille était très modeste, l'argent faisait toujours un peu défaut. Nous sommes 5 enfants, je suis la deuxième ou l'aînée des filles Nous ne partions pas en vacances. Il y avait au dernier étage des mansardes, c'était notre terrain de jeu.
Quelle enfant étiez-vous ?
Ma mère dit à qui veut l'entendre que je ne tenais pas en place. Quand nous sortions, je m'élançais devant elle puis revenais vers elle, lui tournais autour pour repartir devant comme une toupie. J'adorais sortir, aller à l'école, au parc. Nous venions ici au parc Josaphat ; c'était gratuit. Quand nous avions un peu d'argent, nous allions au cinéma "Marivaux". Je voulais tout faire, tout découvrir, comme si j'avais une grande soif de vivre, de comprendre… J'étais plutôt sociable et gentille mais j'avais toujours l'impression d'étouffer, d'être à l'étroit. Je sollicitais beaucoup mes parents et en même temps j'étais très indépendante et déterminée, je les surprenais souvent. Mon père disait "Hadja est comme l'eau : elle trouve toujours son chemin. On peut essayer de la bloquer, de la détourner, elle finira toujours par trouver sa voie."
À douze ans, une hépatite virale a bousculé le début de votre scolarité…
C'est un malheur qui m'a sauvée ! Ma maman devait s'occuper de ma petite sœur qui venait de naître. Je suis allée m'inscrire seule à l'école la plus proche, "Demotte Couvreur" et l'on m'a mise, en "technique", sans doute en fonction de mon origine, fille d'ouvrier. J'avais des cours de couture, de repassage, de cuisine. C'était une section de filles. Cela ne me convenait pas. Je m'ennuyais, je séchais. J'étais punie, j'allais tout le temps aux toilettes lire des livres. J'étais nulle en amidonnage et en récurage de casserole. Je suis tombée malade : une vilaine hépatite. J'étais très faible, je suis restée alitée deux mois. J'ai raté ma première année. J'étais confrontée à mon premier échec et je suis rentrée à la maison en disant à ma mère : "je ne veux plus aller à l'école". Tout ce que je fuyais à la maison, je le retrouvais à l'école. J'étais bloquée.
Comment avez-vous réussi à changer d'orientation ?
Ma mère m'a dit : va à l'école de ton frère. Mais je me suis perdue en chemin ! En voulant aller à l'athénée, j'ai poussé la porte de l'Institut Saint Thomas, dans les Marolles. Lorsque l'on m'a donné mon journal de classe, je me suis rendu compte que je m'étais trompée d'école. Mais bon, je m'y suis inscrite. Et c'était génial ! C'était une école catholique dirigée par des frères. On étudiait la Bible, je trouvais l'histoire fabuleuse. J'aimais le latin. Je faisais un peu le clown ; pour me cadrer, on me faisait lire le missel tous les matins.

Pourquoi avoir choisi le journalisme ?
D'abord, je voulais faire l'université, ce que peu d'élèves de mon école, dans ce quartier populaire, choisissaient. J'hésitais. Et un professeur de français m'a dit : "non seulement, tu vas faire l'université mais cela va très bien se passer…" J'ai choisi la philologie romane. Puis j'ai bifurqué parce que je trouvais cela trop statique. Depuis l'enfance, je rêvais de voyager. Je me voyais sauter d'un avion à l'autre, J'avais eu en primaire un instituteur qui, sachant que ses élèves voyageaient peu, nous projetait des dias du monde entier. Sans doute mon goût des destinations exotiques vient-il de là. Il fallait que ça bouge, que ça fulgure dans ma vie… Il me semblait que ce métier pouvait combler mon envie de découverte, de littérature. J'ai pu aussi partir en Erasmus à Paris. Ce fut fondateur. J'y ai rencontré Benjamin Stora cinéaste, historien de la guerre d'Algérie.
Vous en avez fait le sujet de votre mémoire…
Le titre était : "Le silence pour mémoire". J'ai réalisé une analyse historiographique de 62 à 92, pour mettre en lumière la réécriture de la guerre d'Algérie de part et d'autre de la Méditerranée. Le narratif, la réécriture de l'histoire sont impressionnants suivant le camp. J'ai énormément travaillé et obtenu la plus grande distinction. Mes parents ne m'avaient jamais parlé de la guerre d'Algérie. Après ma défense, je suis allée voir mon père. En annexe, j'avais entre autres mis des documents avec les photos des pères fondateurs de la révolution, les héros de la guerre. Mon père connaissait tous les noms. Il m'a juste dit : c'est bien. Nos chemins se sont rencontrés, mais dans ce silence.
Après une première expérience professionnelle à RTL-Liège, vous avez été engagée à la RTBF…
J'ai été lauréate et l'on m'a proposé de m'engager directement à Bruxelles, au JT : le "Graal" pour moi. J'ai fait la navette pendant 12 ans. Michel Konen, fabuleux rédacteur en chef, m'a très vite proposé de présenter le JT. Par deux fois j'ai refusé, je préférais le terrain. J'ai fini par accepter et j'ai présenté le Journal du soir, ensuite le 13 heures et le 19 heures 30. Mais j'ai toujours demandé à faire du terrain, tout en présentant le JT. Sans doute était-ce un peu trop : j'avais deux enfants. Mais j'avais chaque fois pris six mois de congé à leur naissance. J'avais donné tout ce que je pouvais. Mais une fois cette pause passée, j'avais envie de retravailler. Il fallait qu'une autre partie de moi s'épanouisse.
Mais finalement, le rôle de "femme tronc" vous lasse…
J'ai beaucoup aimé le travail d'équipe que nécessite la présentation du JT. Une place s'est libérée à la rédaction internationale. Je l'ai obtenue. Je suis allée souvent au Proche Orient, en Israël, en Palestine, au Tchad, j'ai couvert la guerre en Afghanistan. J'y suis allée quatre ou cinq fois par an pendant cinq ans. J'y avais suivi toutes les étapes, la guerre, la reconstruction, les élections. J'ai ensuite réalisé un documentaire Afghanistan, le choix des femmes parce que je suis tombée par hasard sur une femme cheffe de guerre. J'ai établi un parallèle, une confrontation entre cette autocrate et une démocrate, la première femme gouverneure, que j'ai récemment revue en tant que ministre des Affaires étrangères. J'ai réalisé un court-métrage sur les femmes au Kenya, Le cou et la tête, puis un long-métrage et Patience, patience, t'iras au paradis…, sur des femmes de la première génération de l'immigration maghrébine. J'aime le documentaire, car il permet d'aller en profondeur tout en posant un regard plus personnel, plus construit. En tant que journaliste, on dénonce, on donne à savoir, on recueille des témoignages parce qu'on veut que les choses changent. Mais souvent, on se rend compte qu'on ne peut pas empêcher ces retours en arrière. On est démuni.
Tandis qu'en tant que femme politique, on peut y arriver ?
C'est ce qui m'a décidée à accepter la proposition de Georges-Louis Bouchez. C'est comme cela que Sophie Wilmès, surtout, m'a convaincue que je pourrais avoir un impact. Un vrai. Il y a une administration, des moyens, des programmes ambitieux de consolidation de la paix. Je me souviens avoir dit à Sophie Wilmès : si j'accepte de devenir ministre des Affaires étrangères, il faut que cela ait du sens, tout de suite. Je dois avoir des projets et me dire : même si cela s'arrête demain voilà ce que j'ai pu réaliser. Mon premier programme a été de créer un réseau d'aide aux Afghans, aux journalistes et en particulier les femmes, avec des relais en Europe pour qu'ils puissent continuer à faire entendre leurs voix. Il y a aussi un réseau de safe house pour femmes en danger.

"Les femmes sont souvent victimes du syndrome de l'imposteur"
Reprenons dans l'ordre. Comment Georges-Louis le président du MR vous a-t-il contactée ?
Tout simplement par téléphone. Je n'ai pas répondu tout de suite Je n'étais plus à la rédaction du JT, j'avais lancé des émissions culturelles, mon autre passion : Vlaamse Kaai, Tout le bazar, Quai des Belges. Je venais de tenir un discours à des jeunes filles à qui j'avais dit : "osez ouvrir toutes les portes qui se présenteront sur votre passage, ne vous limitez pas vous-mêmes". Les femmes souffrent souvent du syndrome de l'imposteur. Elles peuvent être leur propre ennemie dans leur développement, leur épanouissement. Le hasard a fait qu'un peu plus tard, je me suis retrouvée devant Georges-Louis Bouchez, à qui je disais : il faut réduire la fracture entre les citoyens et le monde politique, oser le changement, rendre à la vie politique son côté noble. Pour moi, travailler en politique ne doit pas être une carrière mais une mission à un moment de sa vie. Je lui ai demandé s'il avait lu Contre les élections de mon ami David Van Reybroucke… Il m'a répondu : je suis d'accord avec vous, j'ai d'ailleurs quelque chose à vous proposer. Moi qui prônais le changement, qui critiquais les gens accrochés à leur poste, je me suis retrouvée face ce choix vertigineux, je me souviendrai toujours de ce moment, j'étais confrontée à mes propres convictions. C'est là que j'ai senti pour la première fois combien il est difficile de mettre en action ce que l'on pense, de faire plutôt que de dire.
Pourquoi avoir accepté ?
Je me suis souvenue d'un discours de Barak Obama qui disait, en substance : il y a ceux qui disent comment il faut faire, qui donnent leur opinion, qui sont de très bons analystes. Et puis il y a ceux qui disent : je vais le faire. J'ai beaucoup réfléchi. Tout allait dans le sens du oui. C'eût été beaucoup plus confortable pour moi de dire non. La seule position courageuse pour moi était d'accepter. Mais j'hésitais : j'ai perdu des kilos en un temps record. Mon compagnon m'a dit : "Décide-toi parce que sinon tu vas finir par disparaître". Je sentais aussi que si j'avais dit non, je m'en serais voulu, je ne me le serais pas pardonné à moi-même. Cela n'arrive pas deux fois dans une vie.
Le rôle de Sophie Wilmès a-t-il été déterminant ?
Il fallait que je lui parle, que je la voie, que je sois sûre que c'était son choix, qu'elle voulait aussi que ce soit moi. C'est elle qui m'a vraiment convaincue. Après des heures de discussions, elle m'a dit : "Tous les freins que tu te mets sont typiques des raisons des femmes, c'est surtout le doute, la peur… le dpute de ne pas être à la hauteur".
Vous avez dit : "je ne suis ni de gauche, ni de droite, je reste une femme libre". À présent, vous est membre d'un parti de droite alors que vous vous promeniez plutôt avec un halo de gauche…
Je me sens profondément libre. Mais j'ai pris ma carte du MR. Parce que je suis loyale. Je déteste les étiquettes mais les gens adorent vous en coller une. Je voulais aussi montrer aux militants, à tous ceux qui sont au MR depuis de nombreuses années, que je suis des leurs, que je fais partie intégrante du parti et qu'ils peuvent compter sur moi. L'appartenance à un groupe ne signifie pas perdre sa liberté. Toutes les décisions que j'ai déjà prises depuis que je suis ministre, je les ai prises en âme et conscience. C'est d'ailleurs l'essence même de la pensée libérale dans laquelle je me retrouve totalement, avec un droit à l'esprit critique et au libre examen… J'ai fait mes études à l'ULB ! Quand je défends le droit des femmes, quand je rédige les priorités de la prochaine présidence tournante de Conseil de l'Union européenne, je mets les droits de l'être humain au plus haut niveau. Quand j'écris mes discours, quand, en tant que ministre du Commerce extérieur, je fais la promotion de nos entreprises, dans la perspective de développer la transition énergétique, personne ne me dit ce que je dois y mettre. Ce sont mes valeurs. Je reste ce que je suis.
Votre nomination a été vécue comme un parachutage, le résultat du fait du prince, le fait que vous soyez le "jouet" du président de votre parti…
C'était son choix. Aujourd'hui, je me sens pleinement soutenue et à ma place, j'ai même certainement quelques amis que je reverrai quoi qu'il arrive dans le futur.
Votre entrée au MR n'a-t-elle pas étonné, voire choqué vos amis de gauche, terrain dont vous semblez être issue quand même…
J'ai toujours les mêmes amis, à gauche et à droite, depuis toujours. Pour moi, le MR n'est pas à droite, c'est un parti de centre droit avec une forte dimension sociale. Si nous étions aux États-Unis, ce serait un parti de gauche.
Votre baptême du feu a été violent, lors de l'affaire des visas. N'a-t-il pas révélé votre manque de préparation, votre naïveté, votre absence de maîtrise des codes ?
J'ai essayé de comprendre ceux qui n'étaient pas d'accord avec moi. Cela a toujours été ma posture. Nous avons libéré quatre hommes, qui étaient condamnés, dont un Belge, Olivier Vandecasteele et trois autres qui n'avaient pas demandé que la Belgique les libère. Ce faisant, la Belgique s'est illustrée comme aucun autre pays dans ce genre de négociation, on libère les siens, c'est tout. On a fait plus que cela, en se faisant respecter. L'épisode des visas iraniens a été quelque chose d'incompréhensible pour nombre de mes collègues européens.
Votre défense, maladroite au début, a irrité jusqu'à vos partenaires de la majorité…
C'était extrêmement émotionnel. Quand Olivier Vandecasteele a été libéré, il y avait cette joie générale mais aussi beaucoup d'interrogations, de frustrations par rapport à la libération du soi-disant diplomate iranien Assadollah Assadi qui avait été condamné à 20 ans de prison pour tentative de meurtre et terrorisme, Nous avons choisi le parti de la vie, celui d'un homme injustement détenu. C'était la position de l'ensemble du gouvernement, la décision a été prise par arrêté royal.
À refaire… ?
Je ne regrette pas d'avoir pu libérer Olivier Vandecasteele. Ce que je regrette c'est tout ce qui a suivi : à refaire, je le ferais autrement. Aux premières accusations, j'ai sans doute réagi de façon spontanée et sans calcul aucun. Beaucoup voulaient régler leurs comptes avec d'autres personnes.
Vous n'étiez pas préparée à cette violence…
Il faut toujours comprendre d'où elle vient et pourquoi elle se déchaîne…
Qu'avez-vous compris ?
J'ai eu un sentiment de déjà vécu… d'inévitable. Mon karma, ma destinée c'est d'ouvrir des portes. Parfois il faut vraiment y aller pour les ouvrir, il faut être prêt à affronter une certaine résistance. Je l'ai fait en tant qu'aînée des filles de ma famille. Au plus fort de la crise, j'ai reçu beaucoup, beaucoup de soutiens qu'ils soient publics ou plus discrets. Un homme politique PS est venu me trouver et m'a dit : "Si on t'attaque, c'est que tu existes. On ne lance jamais de pierres sur les arbres qui ne portent pas de fruits…".
Êtes-vous déçue pas la politique ?
Non. Mais je n'aime pas la perception qu'un homme ou une femme politique ne peut pas être humain. Il ou elle doit avoir réponse à tout. Non, nous pouvons nous tromper, même en étant de bonne foi. On ne peut pas demander au monde politique de se renouveler et accuser les "nouveaux" arrivant avec des idées fraîches d'être inexpérimentés ou de ne pas avoir les codes.
Vous êtes un peu une icône de l'intégration réussie. Vos origines ont pu constituer un "handicap" dans votre jeunesse. N'ont-elles pas été un atout, par la suite ?
Oui, cela m'a desservie et cela m'a servie. Un jour, une personne m'a dit : "tu as vu ton nom, t'es pas très blanche, t'es frisée, tu ne seras jamais journaliste…" On m'a même conseillé de changer de nom et de m'appeler Angela Bib. Et ensuite, le "handicap" devient effectivement une qualité. Je suis ce que je suis. Je ne changerais jamais de nom et je ne vais pas me teindre en blonde ! Je ne critique pas celles qui le font mais cela n'est pas ma personnalité. Pour le reste, Je n'ai jamais été autre chose que moi-même.
Comment vous ressourcez-vous ?
Avec ma famille, mes amis et la nature. J'aime me ressourcer auprès d'un ruisseau, observer les oiseaux, le saut élégant des chevreuils J'ai acheté, il y a quelques années, une petite maison à Floreffe parce que j'avais un projet de permaculture et de résidence d'artistes. En pleine crise sur les visas, c'est là que j'ai été me ressourcer, entourée de mes arbres. La littérature, la musique m'aident aussi.
En qui, en quoi croyez-vous ?
Profondément, en l'être humain. Il est capable du meilleur. J'ai confiance, même dans les pires moments, j'ai toujours au fond de moi l'intuition que quelque chose de merveilleux puisse advenir. Même quand je suis en souffrance face aux épreuves de la vie ou dans l'adversité, il m'arrive de tomber sur un sourire, un regard qui me réconcilie avec l'être humain.
Êtes-vous toujours proche du bouddhisme ?
Depuis l'âge de 12, 13 ans, cette philosophie m'intéresse. Je l'ai découverte en lisant Alexandra David-Neel : cela comblait mon envie de voyage, d'évasion. C'est une philosophie de vie extraordinaire. C'est la pureté et la sincérité des intentions qui comptent dans le bouddhisme. Cette philosophie m'accompagne toujours. Parfois je récite le mantra bouddhiste, om mani padme hum. À ma fille, j'ai donné un des prénoms du Dalaï-Lama.
Pensez-vous à la mort, parfois ?
Oui. C'est rassurant, il faut y penser, cela nous remet les idées en place. J'y pense de façon positive. Se rappeler qu'on n'est que de passage, cela fait du bien.
Qu'y a-t-il après la mort ?
Je ne sais pas.
Qu'est-ce qui vous a construite ?
Je suis la somme de toutes les rencontres que j'ai faites et de toutes les épreuves que j'ai vécues. Grâce au bouddhisme, je regarde mon pire ennemi comme mon meilleur ami. Il a beaucoup à m'apprendre.
Êtes-vous une femme heureuse ?
Le bonheur, c'est avant tout des états qui se succèdent ou succèdent au malheur. Je peux passer, la même journée, de la tristesse au détachement, du découragement, à une énergie positive Le bonheur est un état momentané. Avoir conscience de cette impermanence permet d'être heureux.

Du côté de chez Proust
Quelle est votre vertu préférée ? Le don de soi.
La qualité que vous préférez chez un homme ? La générosité.
Chez une femme ? La générosité.
Votre principal défaut ? Je suis incapable d'entrer dans une case.
Votre principale qualité ? Le courage.
Votre rêve de bonheur ? Me réinventer, toujours, servir.
Quel serait votre plus grand malheur ? Ne plus aimer.
Votre auteur préféré ? Milan Kundera
Votre compositeur préféré ? Fabrizio Cassol, saxophoniste belge.
Votre héros préféré dans la fiction ? Joker, mais parce que c'est Jack Nicholson qui l'interprète.
Qu'est-ce que vous détestez par-dessus tout ? Le cynisme, la sournoiserie.
Quel est le don que vous auriez aimé avoir ? L'ubiquité.
Comment aimeriez-vous mourir ? Avec le sentiment du devoir accompli, entourée des miens et dans une relative sérénité.
Quelle est la faute, chez les autres, qui vous inspire le plus d'indulgence ? La gourmandise.
Avez-vous une devise ou une phrase qui vous inspire ? "Sois heureux un instant. Cet instant c'est ta vie", de Omar Khayyâm, auteur persan. Et j'aime beaucoup aussi : "Si tes rêves ne te font pas peur, c'est qu'ils ne sont pas assez grands pour toi" de Ellen Johnson Sirleaf, ancienne présidente du Libéria.